Archives de Catégorie: Reportages

Ighil Ali. Voyage au bout d’une mémoire occultée

 

Ighil Ali. Voyage au bout d’une mémoire occultée

Le quatuor écarté
 

audessusdesnuages.jpg

Ighil Ali, vue d’en haut: mirifique!

Accolée aux majestueux monts des Bibans, la région d’Ighil Ali, à 90 km au sud-ouest de Béjaia, veille, esseulée, sur la mémoire de ses enfants. Le village, plus près du ciel que de la terre, n’a rien de commun. Et pour cause, il est le sanctuaire d’une fournée d’écrivains : Fadhma Ath Mansour, Jean El Mouhoub et Marguerite-Taos, issus d’une même famille, les Amrouche, et Malek Ouary. La réputation de ce quatuor dépasse largement les frontières de l’Algérie mais souffre toujours d’une occultation du Panthéon de la mémoire nationale.   

tazayarth.jpg

 Tazayart, une colline rebelle

Il faut jouer des coudes pour s’offrir un bout de place à l’intérieur des J9 qui ont toujours le vent en poupe en Kabylie. Sur ce chemin de wilaya en lacets, de gros engins et des ouvriers s’échinent à élargir la chaussée pour en faire une route nationale. Les citoyens croisent les doigts pour chasser l’injuste sort qui colle à leur patelin. Le développement ici ? « Un mot creux », souffle un villageois. Omar Naili, 54 ans, résidant en France, préfère la magie du petit matin en son village que le climat atrabilaire parisien. Il nous invite à une immersion dans son histoire « tue et altérée ». Première halte : la maison des Amrouche où naquit Jean El Mouhoub, une nuit poudreuse de février 1906. Sise au « village d’en haut », comme le désignait sa mère, Fadhma Ath Mansour, dans son témoignage, Histoires de ma vie, la maisonnette, jadis résonnante de vie autour du patriarche Hacène Ou Amrouche, est en ruines. Un silence polaire y règne. On y parvient par des ruelles serrés et labyrinthiques. Omar racle ses souvenirs. « Nous étions une bande de gavroches à courir derrière Jean El Mouhoub. C’était en 1958. Cela nous intriguait beaucoup de voir un homme en short le temps des vacances, alors que nous étions habillés de haillons. Il était élégant. C’était la première et la dernière fois que je le vis avant qu’il ne disparaisse en 1962 », se rappelle-t-il. Des villageois racontent aussi que l’écrivain, comme sa famille, aimait ses montagnes d’un amour ombilical. L’enfant prodigieux d’Ighil Ali n’a jamais rompu les liens. Il venait fréquemment. Idem pour sa mère, symbole de la Mater Dolorosa, qui ramenait ses enfants à la source du terroir. « A chacune de ses visites, Jean El Mouhoub adorait s’adonner à la capture des étourneaux », se remémore une vieille dame, attirée par notre discussion.

ecolejeanamrouche.jpg

L’interieur de l’Ecole  Jean Amrouche

Escale à l’école du village. Il faut d’abord passer par le quartier… chrétien. Le mot est lâché ! Il y a quelques mois, une campagne virulente désignait la Kabylie comme fief d’une « reconquista » évangélique. Le reporter Djamel Alilat évoque ces clichés malveillants : « Ighil Ali a été longtemps catalogué village chrétien en dépit du fait que seules quelques familles ont adopté la religion chrétienne », explique-t-il. Le journaliste convoque l’histoire locale : « L’éclosion de tels talents dans un village perdu comme Ighil Ali a un rapport direct avec l’installation de missions des Pères Blancs et des Sœurs Blanches dans la région aux alentours de 1876, chose qui n’a été rendue possible que par la lourde défaite de la Kabylie lors de l’insurrection de 1871, menée par El Mokrani et Cheikh Aheddad. » Dans ce quartier, un pâté de maisons, très « french touch », affronte le temps. C’est ici que des familles kabyles chrétiennes vivaient dans un esprit communautaire, loin des regards indiscrets ou réprobateurs. On peut citer la maison d’Antoine-Belkacem Amrouche, père des deux écrivains, celle de Réné le postier, évoqué par Fadhma Ath Mansour dans son roman-autobiographique, et celle aussi de Malek Ouary, mort dans l’anonymat en 2001, auteur d’une trilogie, introuvable sur le marché du livre national au même titre que les œuvres de Taos Amrouche. A l’indépendance, toutes ces familles ont plié bagages de peur de représailles. Au village, les Balit, les Zehoual et les Ouary ne sont qu’un souvenir fugitif et passéiste. Issue d’une famille originaire d’Ighil Ali et établie à Saint-Etienne depuis longtemps, Sylviane Zehoual rêve toujours : « Mon souhait le plus cher est d’aller un jour voir par mes propres yeux le lieu du berceau de ma famille. J’en ai les larmes aux yeux. Je ne sais pas pourquoi cela me tient tant à cœur. ».

ecolejeanamoruche.jpg

Ecole, Jean El Mouhoub Amrouche

A l’entrée de l’école, une plaque en marbre incrustée dans le mur depuis 1963 et écrite en arabe et en français nargue les esprits oublieux : « Jean Amrouche, écrivain et patriote. 1906-1962 ». Malgré cet ascétique hommage rendu à l’époque par les hommes du valeureux colonel Mohand Oulhadj, officier de l’ALN, le nom de l’auteur de Cendres, recueil de poèmes mystiques, et celui de sa sœur et de sa mère, ont été gommés de la mémoire déjà chétive de nos écoliers et étudiants. Les manuels scolaires, maintes fois liftés, ne parlent pas d’eux. Seuls, des critiques de la presse nationale s’efforcent, périodiquement, de dépoussiérer leur mémoire. Djamel Alilat résume leur tragédie : « Ils ont le triple tort d’être kabyles, francophones et chrétiens. C’est beaucoup trop pour un pays comme l’Algérie qui a fait de l’arabité et de l’Islam des dogmes en dehors desquels rien ne peut se concevoir », tranche-t-il. Selon notre confrère, Jean El Mouhoub, Taos et Malek Ouary se sont d’abord abreuvés de culture et de littérature française avant un retour salutaire vers leur culture d’origine. « Taos a sauvé de l’oubli des chants ancestraux avant de s’impliquer dans la création de la fameuse académie berbère de Paris, tandis que Jean El Mouhoub et Malek Ouary ont publié des livres de poésie kabyle ancienne, sans oublier, bien entendu, le fameux message de Jugurtha de Jean ». Notre consœur de La Tribune, Rachida Merkouche, native de la région, nous sert quelques fragments de souvenirs, fruits de la mémoire de ses parents : « Les familles musulmanes ne côtoyaient pas les Amrouche. Seuls, les enfants allaient dans ce quartier par curiosité pour voir ces femmes ressemblant à des françaises ».

maisondefadhmaath2mansour.jpg

Maison d’Antoine Belkacem et de Fadhma Ath Mansour, parents de Jean et de Taos 

Autant que sa sœur, l’écrivain disposait d’une grande aura dans le gotha littéraire. André Gide, Paul Claudel, François Mauriac, Jules Roy, Guiseppe Ungaretti, Jean Giono et d’autres ne tarissaient pas d’éloges à son égard. Claudel affirmait : « Comme celle de Mauriac et de Gide, Amrouche, connaissait mon œuvre mieux que je ne la connaissais moi-même (…) Qui nous aura vraiment lu, sinon Amrouche… ». Mais le champ d’action de l’écrivain n’était pas cloîtré dans la création littéraire. Il fut même le médiateur attitré entre le FLN et le général de Gaulle sur lequel il fondait un espoir fou pour mettre un terme à l’effusion du sang. Certains lui reprochaient d’être « un inconditionnel gaulliste ». Ferhat Abbas, président du GPRA, se chargea personnellement à l’époque de faire taire les mauvaises langues dans un texte écrit en 1963, après la mort de l’écrivain, et où il affirmait directement : « Jean Amrouche avait raison ». Malgré cet hommage appuyé et celui de personnalités de renom, à l’image de Krim Belkacem, Mohammed Dib, Jacques Berques, Léopold Sédar Senghor, le nom des Amrouche n’a pas reçu de lauriers. Le fils de Jean El Mouhoub (voir ci-dessous), clarifie les relations de son père avec de Gaulle. Ici, on se souvient du malheureux épisode de l’interdiction faite à Taos de chanter dans son pays, lors du Festival panafricain d’Alger de 1969. Elle accepta humblement l’invitation des étudiants de la cité universitaire de Ben-Aknoun. Au village, la maison des Amrouche, considérée comme un bien vacant du FLN, s’est trouvée occupée à l’indépendance par un ancien et ombrageux moudjahid. Celui-ci à déjà interdit à Pierre Amrouche et Laurence Bourdil (fils de Jean El Mouhoub et fille de Taos) de visiter la maison de leurs grands-parents. A deux reprises, ils sont repartis bredouilles, raconte-t-on ici.

association2.jpg

Siége de l’Association Jean Et Taos Amrouche

Derrière l’école, le minuscule cimetière chrétien aux tombes éparpillées parmi les herbes folles. Nous poursuivons vers le lieu ou était implanté le couvent, qui servait d’ouvroir aux jeunes filles, rasé depuis 2001. Les villageois ont vainement protesté et les arguments de l’APC ne les ont pas convaincus. En lieu et place, une imposante bâtisse est érigée pour abriter le siège de la sûreté de daïra. Selon Omar, le ton avait été déjà donné durant les années 60 : « Le couvent a été transformé en centre culturel islamique durant les années Boumediene avant de se transformer en siège de la gendarmerie ». Pour lui, il est sûr que les officiels algériens ont voulu à tout prix déchirer cette page d’histoire.

ouvroirdighilali.jpg

Ouvroir des soeurs blanches  rasé « impunément »  en 2001 par l’APC.

Dans tout le pays, seul un lycée à Sidi Aïch et, à titre encore officieux, la maison de la culture de Béjaïa portent le nom de Taos Amrouche. Avec de maigres moyens, l’association Jean El Mouhoub et Taos d’Ighil Ali envisage « leur réhabilitation par la publication de leurs œuvres, des colloques à leur mémoire et la dénomination d’institutions et de lieux en leurs noms ». A notre retour, les villageois ont chargé notre besace de questions. Les pouvoirs publics daigneront-t-ils enfin rendre justice à ces éternels exilés ? Verra-t-on les noms de Fadhma, Taos, Jean El Mouhoub et Malek rétablis au trône de la mémoire officielle ?

NB: reportage réalisé par Hocine Lamriben paru au quotidien El Watan le 20 novembre 2008

16 Commentaires

Classé dans Reportages

La colline n’a rien oubliée!

Virée au pays de Mouloud Mammeri

 

         La colline n’a rien oubliée!

 La colline oubliée n'a rien oubliée 

          Dernier jour de juillet. Ville des Genêts.10h45. La gare de fourgons desservant  les cimes des montages et des villages de la haute Kabylie, située juste au dessus, du chaudron du 1er Novembre, est livrée à elle-même.

Point d’Abri-bus en cette journée caniculaire.  L’attente dans un  fourgon – brasero est énervante. Le  vent sec et chaud balaie impunément la ville. Personne n’y trouve à redire. Fatalité estivale oblige. Le chemin  tortueux vers Ath Yenni se révèle long comme un fil d’Ariane. Le décor est mirifique. L’avènement  salutaire du barrage de Taksebt, censé étancher la soif de beaucoup de monde, a grandement contribué au changement de l’écosystème local. Des sternes  s’invitent dans cette immensité aquatique. Points névralgiques, les ponts sont sous la surveillance stricte des militaires. Tout est passé au peigne fin. Des feux de forêt ont laissé place tout le long de l’oued de Taksebt à un paysage lunaire. On apprend que ces incendies sont volontairement déclenchés par les  militaires qui pensent ainsi déloger les terroristes de leurs tanières. Deux hélicoptères  bourdonnent dans le ciel. Elles semblent avoir flairé le gibier…terroriste. Une heure de filature en slalom suffit pour pouvoir enfin embrasser des yeux  la “Colline”, chère à Mouloud Mammeri, romancier, linguiste et  anthropologue,  né en décembre 1917. Immobilisé, le fourgon est pris d’assaut par un escadron de voyageurs. Quiter le véhicule n’est guère aisé. Vu la bousculade. Bien chanceux, celui qui trouvera une place. Alors qu’une flopée de transporteurs  sommeillent à Tizi Ouzou, 35 km plus bas, des usagers sur le gril   font le pied de grue.  

  

 Les Résonances berbères sauvent la face

Contrairement à ses habitudes, Ath Yenni a violé sa règle sacrée: la Fête  des bijoux n’aura pas lieu cette année. La fiesta  ne sera pas au rendez-vous. Un sacrilège…  Plutôt un gâchis et un ratage monumental adoubés d’une frustration  inassouvie. Un problème d’insécurité, avance-t-on.  Pour la petite consolation, un salon de l’artisanat est prévu. Passons !  Première halte : le  siège de l’espace culturel Mouloud-Mammeri. La bâtisse coloniale, un bijou architectural , enchantent  nos yeux émerveillés. Les lieux sont d’une grande singularité. En face, se dresse le CEM Larbi-Mezani. Ces mêmes bâtisses  servaient de prisons du temps des colons.  A l’entrée de  cet espace , Dda Lmulud, patronyme affectif et respectueux de la personne  de Mouloud Mammeri,  pose un regard scrutateur sur chaque visiteur. Sa plume persifleuse   a accouché d’une œuvre impérissable. « Je partirai avec la certitude chevillée que quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que mon peuple et à travers lui les autres, ira. L’ignorance, les préjugés, l’inculture peuvent un instant travestir ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l’on distinguera la vérité de ses faux-semblants. Tout le reste n’est que littérature », lit-on sur un immense tableau. C’est dire que ce défricheur s’est beaucoup investi dans la quête de l’identité du peuple amazigh toujours brimé. Trois jeunes filles, sémillantes, nous accueillent avec la légendaire hospitalité des femmes kabyles. Derrière son bureau, Mme Dalila Labraoui, la trentaine, annonce la tenue de la deuxième édition des Résonances berbères et méditerranéennes prévue entre le 10 et le 15 août. Chants, poésies, danses, peinture sont à l’honneur. Des étrangers y sont invités. L’émotion est certainement garantie. Tout le monde a mis du sien pour la réussite de cet événement culturel, entres autres associations des différens villages et la mairie de Ath Yenni. Avec beaucoup de courtoisie, Mme Labraoui nous fait visiter, une salle de conférence, la salle de bibliothèque et celle où se déroulent les cours d’informatique. Elle émet le vœu de faire une expansion du centre. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la bibliothèque bien qu’achalandée de livres d’une richesse inestimable, ne contient qu’un seul roman de Feraoun : l’Opium et le bâton. Suprême sacrilège que rien ne peut justifier ! Un appel  du cœur est celui que lance Mme Labraoui au wali de Tizi Ouzou et à Khalida Toumi, ministre de la Culture, pour enrichir la collection livresque de l’espace notamment les œuvres de Dda L’mulud.

Cette prière trouvera -t-elle un écho favorable  ? Nous croisons les doigts. Bien que courageuses, ces trois femmes- mousquetaires – affirment que la volonté ne suffit pas pour rendre l’écho des montagnes.  « Cela fait trois ans que nous sommes sur le terrain été comme hiver.

3 000 DA ce n’est pas grand-chose. J’ai envoyé des courriers un peu partout, en vain », lâche notre interlocutrice, la mine désolée. Et d’ajouter « Malgré mon salaire minable, j’ai beaucoup de détermination ». Un seul vœu  : être rémunérés à leurs justes valeurs. En attendant, n’espérant  pas Godot,  elles continuent hardiment de faire un travail  de fourmi : maintenir incandescente la flamme d’un patrimoine séculaire. Comment Dda L’mulud est-il considéré dans sa région de nos jours ? La réponse fuse promptement, cinglante de vérité. « Les citoyens viennent en quête d’en savoir un peu plus sur Dda L’mulud.  Il est inoubliable. Chaque 28 février, date de sa disparition tragique , il n’y a pas de place où mettre les pieds. C’est grâce à lui que nous sommes ici », précise Mme Labraoui. Pour elle,  cependant, une seule main  ne peut applaudir. « On aimerait que d’autres mettent la main à la poche pour nous aider », conclut-elle. L’appel est derechef lancé. Honte à celui qui ne daignera pas y répondre.  

Des bijoutiers en détresse…

On continue notre pérégrination montagnarde. La région dévoile ostensiblement  ses gouaches divines. 12h 30. Destination : Ath Larbaâ. L’ascension  pédestre  s’avère harassante. Environ 10 ateliers spécialisés dans  la confection des bijoux berbères occupent la rue asphaltée sur une quarantaine de mètres. D’autres sont disséminés au centre du village.   Une preuve vivante qu’Ath Yenni n’a pas du tout volé sa réputation d’une région éprise de l’orfèvrerie. Nous reprenons  notre souffle sur une agora kabyle, légèrement retapée.  Des artisans et vendeurs de bijoux se prêtent à une causerie amicale. Ils égrènent  un chapelet de remontrances à l’égard du ministre de l’Artisanat. Un des artisans dit avoir changé de vocation pour exercer la fonction de  » bûcheron  » puisque l’orfèvrerie n’est plus un gagne pain. « Auparavant, l’artisan  arrivait  à nourrir trois familles.  Actuellement, il n’arrive même pas à nourrir sa propre famille », se désole-t-il. « Vu la cherté de la matière première, on ne peut pas vendre nos bijoux. Même, les touristes ne cherchent plus à acheter. En 1975,  la matière première, c’est-à-dire l’argent, valait 1500 DA /kg alors qu’elle frise aujourd’hui les 4000DA. », nous dira un ancien artisan. Et un autre jeune joaillier d’intervenir. »On travaille à l’aide de crédits. », tonne-t-il. Pour ce dernier, les bijoux kabyles ont vraiment la cote au Maroc. Beaucoup de choses ont changé et rien ne semble comme avant. La mort dans l’âme,  les bijoutiers, un par un, mettent la clé sous le paillasson dans un rituel funèbre. Aujourd’hui, sur un nombre de 300 artisans inscrits au registre du commerce, uniquement une trentaine de fabricants  continuent de perpétuer cette tradition ancestrale. Mais jusqu’à quand ? Muette, la question ne trouve pas de réponse.

 Mouloud Mammeri ou l’ubiquité omnisciente

La discussion vire de cap. On évoque Mouloud Mammeri dans toutes ses facettes.  Un  quinquagénaire, les yeux dissimulés derrière ses lunettes de soleil nous  révèle un secret d’alcôve. « Le discours de Ferhat Abbas, président du Gouvernement provisoire, lu au siège des Nations unies a été écrit par Mouloud Mammeri. Beaucoup l’ignorent », dit-il . L’idée du projet de créer une fondation pour  perpétrer l’œuvre romanesque, théâtrale  et linguistique de Dda L‘mulud est déjà dans l’air. Un jeune autodidacte, la barbe fournie,  nous fait savoir que celle-ci serait conduite par l’anthropologue Ali Sayad, un enfant de la région. Celui-ci dira que l’auteur de La Colline oubliée, publié en 1952,  était parmi les derniers professeurs en Algérie à maîtriser le latin et le grec. Son oncle établi au Maroc où le petit Mouloud a passé une partie de sa vie, précise-t-il,  était le précepteur de Hassan II. “Un  professeur  de philosophie de Mouloud, alors élève au collège Louis Le Grand a avoué, après un examen, que ce n’est qu’au bout de la cinquantième ligne qu’il a découvert un grand monsieur descendant du Djurdjura », relate notre interlocuteur….

 Période estivale oblige, la totalité des villages kabyles recourent souvent  aux disc-jockeys pour animer les fêtes de  mariages. « Ces disc-jockeys ressemblent à des boites de nuit. Il n’y a aucune once de nos traditions et de notre patrimoine, au demeurant  menacés par cette musique intruse », regrette-t-il. Pour la petite histoire, Ath Larbaâ comme Ath Mimoum, ont constitué des havres pour les  Ottomans. Les vestiges d’une mosquée datant de cette époque témoignent du passage des Turcs. La seule trace  qui demeure   » rescapée  » est la porte principale de cette mosquée, d’ailleurs évoquée par le colonel Robin dans Notes et documents concernant l’insurrection de 1856-1857 de la Grande Kabylie. le 25 juin 1857, ce haut lieu de culte  a été brûlé par les colons.

Taourirt Mimoun cultive sa mémoire

14h, zéro, zéro ! On quitte Ath Larbaâ  pour Ath Mimoun. Au pied d’un escalier qui monte vert la tombe de L’mulud Nat Maâmer, sont griffonnés des mots  en kabyle par les élèves de l’école des Beaux-Arts de Azazga « Ghas Teggid-agh,Teggid –aghed », lit-on sur cette fresque murale.( Même parti , tu nous a légué). Un portait de Dda L’mulud et de  Abane Ramdane nous refusent l’amnésie.  Nous rompons le silence des morts. L’auteur du Sommeil du juste repose auprès de son père Muhand Aârab, lui également érudit et  Amin du village.  On gravit un raidillon abrupt sous un soleil mordant à cette heure où tous le monde profite d’un petit somme. Da Mohamed nous fait découvrir joyeusement  Taâsssat, la place publique du village. Dans le roman de La Colline oubliée, Mammeri décrit Taâssat comme une petite Taâricht qu’un groupe d’amis, Mokrane, Azi et d’autres, se sont promis de n’ouvrir la porte qu’en présence de toute la bande mais toujours, quelqu’un manquait à l’appel. Et Taâssat n’a jamais été ouverte. Elle est resté à jamais fermée. Au dessous  d’une petite chambre trône majestueusement l’effigie géante de trois symboles qui continue de faire la notoriété d’Ath Yenni. Mouloud Mammeri, Idir ambassadeur de la chanson kabyle  et l’islamologue Mohamed Arkoun .  ils sont engoncés, dans la pure tradition kabyle, dans leurs burnous d’une blancheur immaculée. « Dda L’Mulud racontait que lorsque quelqu’un faisait  tomber un pan de son burnous lors  une réunion à Tajmaât sous l’effet de la colère , il devait se retirer le temps de reprendre ses esprits. Cela  dénote beaucoup de sagesse chez nos aïeux », indique Dda Mohamed. Il croit savoir que le Sénat romain s’est beaucoup inspiré des mœurs et des traditions de la Kabylie. Un peu dur d’oreilles,  l’Hadj Mohamed, ami d’enfance de Mouloud Mammeri, voue un respect profond à son ancien compagnon. Il dévale les escaliers, bon œil, bon pied. Sa mémoire défie encore le temps.  « Dda L’mulud était un homme d’une grande bonté, plein d’humilité. Il parlait avec n’importe qui. Il donnait de l’importance même aux petits. Le jour de son enterrement à Tawrirt Mimun, son village natal, il y avait un monde fou. Des milliers de personne étaient venues l’accompagner à sa dernière demeure. », se rappelle-t-il. Et d’ajouter avec fierté « qu’il était un grand professeur. Il excellait dans le français et le kabyle. Pas une femme ne l’a enfanté ».  

Dda L’Mulud : un destin prémonitoire

Le vieux  » sage » marque un moment de répit pour puiser encore dans sa mémoire. Cette fois, il nous raconte une anecdote lourde de sens et prémonitoire de ce que fut le destin du petit L’Mulud. « Un jour, une personne munie d’un fusil est venu voir hadj Salam, père de Mouloud, armurier de son état. Mouloud était à cette époque un petit garçon de quatre ans. La personne venu  demande à Hadj Salam qui était ce petit garçon et au père de répondre que c’était son fils. Alors cet homme lui dit qu’il deviendra comme son père.Ce dernier intervient pour dire que son fils ne sera pas comme lui, en souhaitant que Mouloud sera comme les enfants de sa génération », raconte l’ami de Dda L’mulud avec des accents nostalgiques. En effet, le vœu du père a emprunté un chemin prémonitoire. De son côté, Hadj Youcef, un autre ami et compagnon de Mouloud se rappelle avoir l’habitude de prendre place ici à Taâssast au pied d’une maison, devenue de nos jours un petit magasin pour alimentation générale. « On faisait ensemble des ziyarate (visites). On parlait de tout », se contente-t-il de dire. D’un moment à l’autre Hadj Mohamed intervient sans crier gare. Une idée le taraude. Un besoin nécessaire de parler de son ami. « Il n’y a pas un homme de son genre sauf Dieu (que Dieu me pardonne) », dit-il sans fioritures. Dda Mohamed témoigne de la  simplicité extrême de Dda L’mulud. « Des Français et des Anglais étaient  venus au village voir Dda L’mulud. A cette époque, il était en train de faire des travaux  dans sa maison. Ces touristes l’ont trouvé en tenue de paysan conduisant une mule », précise -t-il. Une preuve de plus que l’enfant terrible de Tawrirt Mimun vivait en symbiose avec ses semblables. Simple et humble. Celui-ci nous fait savoir que l’anthropologue que fut Mammeri était le professeur du défunt poète Djamel Amrani au lycée El Mokrani de Ben Aknoun à Alger. Il soutient que Mammeri a été harcelé et bousculé  pour son combat pour la cause berbère   dans un clin d’œil aux attaques malveillantes de  Mostefa Lacheref et Mohand Cherif Sahli, repprochant à Mouloud son manque de nationalisme dans son roman La Colline oubliée. Des reproches qui ont éludé le volet esthétique et littéraire parfait du roman. Dda Mohamed révèle que Dda L’mulud était proche de Sid Hadj Ali Ou Abdelkrim auquel il dédiait des poèmes en kabyle. « Il n’a pas l’esprit de contrariété « ,indique-t-il avant de nous faire savoir que Ali Mammeri, un proche parent  de Mouloud Mammeri, auteur d’une nouvelle Asqif N’Tmana, est venu ici au village la veille de notre passage. « Sa contribution aurait été meilleure », renchérit -t-il. Notre frustration est incommensurable. Nous maudissons la guigne. Qu’à cela ne tienne ! Le vieux sage dévoile la sobriété de son ami. « Il portait de simples  habits  : un chapeau de paille, un pantalon kabyle et une petite canne noueuse « , se souvient-t-il.  Et à Hadj Youcef de paraphraser le père de la Traversée : « Yella Yiwen Ulac-it Yella, Yella Wayed, Yella Ulac-it ».  Comme pour  dire qu’il a beaucoup légué malgré sa disparition tragique.  Quoique inhabitée la demeure de Mouloud Mammeri, non loin de Taâssast, est empreinte de beaucoup de  mémoire et d’histoire.

Ath Yenni : havre de paix

Zahir, la trentaine révolue, n’hésite pas à parler d’impasse dans laquelle stagne la Kabylie depuis les évènements douloureux de 2001. « Les repères sont faussés. A Tizi Ouzou, on n’entend plus que du rai. Des gens dans le Pouvoir tentent de nous faire oublier notre patrimoine séculaire. C’est grave de voir des officiels comme Ouyahia se recueillir sur la tombe de Guermah. On nous tue et on vient nous exprimer de la compassion.  On aurait aimer voir les Mammeri et Matoub ressuscités », déplore-t-il avec un chauvinisme non feint. Il estime que la plate-forme d’El Kseur n’a été satisfaite que dans ses points techniques alors que tout ceux qui relèvent de l’aspect politique ont  été relégués aux calendes grecques.  Autrefois revendicatrice,  la chanson kabyle, pour Zahir, est dévitalisée.

Dépouillé emême de sa quintessence  elle n’est que reprises éhontés et voix électroniques sans aucun lien commun avec les chants  patriotiques et engagés  d’hier. Da Mohamed regrette, pour sa part, la désinformation  de certains organes de presse, qui en rajoutent souvent des couches.

Des contre-vérités qui, selon lui, font souvent peur aux touristes.  » Ath Yenni est un havre de paix, non pas un antre pour les terroristes comme on tente sournoisement de le faire croire”, s’accordent-ils à dire. Par ailleurs,  Ne pas évoquer d’autres personnes serait faire œuvre d’une offense irrémissible. Ath Yenni est aussi tamurt du regretté chanteur  Brahim Izri, Djouher Ouksel Oumhis, romancière et  Arezki Metref, journaliste, romancier et réalisateur. Il va sans dire que Ath Yenni,Paroles d’argent est le dernier opus de l’enfant de Agouni Ahemd.Un documentaire signé de main de maître et qui  met la colline d’hier et d’aujourd’hui en confrontation harmonieuse loin de tout bellicisme entre générations.  Grâce à tous ses enfants, Ath Yenni a bien inscrit son nom au Panthéon de l’érudition et de la création artistique. L’astre solaire  se prosterne vers l’Ouest. Les cimes des montagnes commencent à s’embraser. Le crépuscule est onirique… 

 Hocine Lamriben

N.B: reportage paru sur les colonnes de la Dépeche de Kabylie en Aout 2007.

 

 

Poster un commentaire

Classé dans Reportages

Aux pays du fils du pauvre

Première halte, le centre-ville d’Ath Dwala. La région, creuset de la révolte du Printemps noir, réapprend à vivre en déployant des couleurs chatoyantes. L’immeuble de gendarmerie où fut assassiné Guermah Massinissa, un funeste 18 avril 2001  fait office d’une bâtisse lépreuse. Lieu cauchemardesque, honnie et vomie. Cinq kilomètres plus loin, Tizi Hivel s’offre à nous belle, timide, loin de tout charivari.

 

Le char de Phébus abat sa chape de plomb sur la ville de Tizi Ouzou, une cité haute en couleur mais   surtout en douleurs. Quoique refermées, les plaies évoquent des souvenirs douloureux. Insurmontables. Il est 9h45, l’arrêt de bus menant vers Ath Dwala est animé de monde.  Une fois à l’intérieur d’un fourgon de marque Toyota, le véhicule, sous les airs languissants et poétiques de l’inoubliable Lwennes, s’engage sur des Chemins qui montent, « Ivardan Yessawnen » au milieu d’une verdure luxuriante, narguant la chaleur estivale. Le mot n’est jamais lâché impunément. Il s’agit de visiter, non plutôt de faire un pèlerinage à Tizi Hivel (Tizi Hibel), village natal de l’illustre écrivain Mouloud Feraoun et de Fadhma Ath Mansour, mère de Jean et de Taos, derniers chaînons de clairchantants. Première halte, le centre-ville d’Ath Dwala. La région, creuset de la révolte du Printemps noir, réapprend à vivre en déployant des couleurs chatoyantes. L’immeuble de gendarmerie où fut assassiné Guermah Massinissa, un funeste 18 avril 2001  fait office d’une bâtisse lépreuse. Lieu cauchemardesque, honnie et vomie. Cinq kilomètres plus loin, Tizi Hivel s’offre à nous belle, timide, loin de tout charivari. La calme et la sérénité y sont olympiens. Imperturbables.10H30, le soleil encore clément nous projette sur la place de la mairie, vestige de l’époque coloniale. Feraoun, le fils du pauvre  donne, dans un regard  chargé de complicité, la réplique à  Matoub Lounes, rebelle de Taourirt Moussa. Entre les deux personnages, immortalisés sur une immense fresque en noir et blanc, symbole de deuil,  une citation émouvante : « Je préfère mourir avec mes compatriotes que de les voir souffrir…Ce n’est pas  le moment de mourir en traître puisqu’on meurt en victime. Du moins, je ne serais pas dérobé par un silence plus coupable encore ». Un extrait du Journal de l’instituteur, nous faisait savoir Younès, jeune propriétaire d’un taxi-phone, un amateur des belles lettres.


L’association Feraoun ou le gâchis culturel


Il annonce avec beaucoup de dépit que l’Association culturelle qui portait le nom de Feraoun n’est « plus de service », dissoute dans l’oubli depuis belle lurette. Un gâchis ! En fin connaisseur des œuvres du petit Fouroulou, il regrette qu’on n’ait pas tenu un hommage à la hauteur d’un écrivain à l’humilité et la simplicité, exemplaires et sans failles. Pour illustrer  combien beaucoup reste à faire pour faire découvrir « Feraoun » aux jeunes générations, Younes nous raconte une anecdote : « j’ai été à Tizi Ouzou pour un document dans une caisse des assurances sociales. En remarquant que je suis originaire de Tizi Hivel, mon lieu de résidence, le proposé au guichet  m’a dit que le nom de Feraoun lui rappelait quelques choses comme le nom d’un collège. J’étais hébété ». Combien sont-ils comme ce préposé au guichet à ignorer qui était vraiment l’auteur de la Terre et le sang ? Notre interlocuteur, décidé à nous ouvrir son cœur, rappelle que Matoub Lounes avait pour habitude de venir ici pour une fête de mariage ou une veillée funèbre. Younes crache  sa détresse inconsolable de constater « qu’on se souvient de lui qu’occasionnellement, ou pour des raisons inavouées ». « Dans son village, les gens n’écoutent rien que du raï », se désole-t-il. Se glissant dans la peau d’un analyste frais émoulu  des œuvres féraounienne, le tenancier du taxiphone nous explique que ses livres nous apprennent à comprendre la philosophie de la vie et à stimuler l’esprit. Notre accompagnateur, Mouhouche, un universitaire et de surcroît un rat de bibliothèque, intervient pour dire que  Mouloud Feraoun était parmi les premiers à avoir utilisé la langue de Molière comme « butin de guerre » pour parler de notre vécu social. Une vieille dame emmitouflée dans sa tenue kabyle interrompt soudainement notre discussion…pour (tenez vous bien !) se faire un  » flexy  » du crédit de son portable. Autres temps, autres mœurs ! « C’est le temps des portables et des chiffres », ironise Younes qui nous propose une idée ingénieuse : « ça aurait été mieux d’envoyer les citations de nos écrivains pour les faire découvrir aux générations futures ».

Villageois désespérés mais dignes


Nous prenons congé de notre interlocuteur avant de demander où nous pourrions retrouver les membres du comité de village. Attablés dans un café maure, chichement aménagé, ils nous invitent à une discussion à bâtons rompus…à cœur ouvert. Des rafraîchissants s’imposent puisque la chaleur lèche de son fouet la région. Dehors, la cigale flemmarde déploie sa chansonnette. La cinquantaine, notre vis-vis qui a requis l’anonymat au même titre que ses co-villageois, par humilité légendaire des enfants de l’auguste Tizi Hivel, rappelle que depuis que l’association a été chapeautée par un parti politique,  ayant convaincu un des fils de Feraoun à se présenter aux élections durant les années 90, celle-ci a perdu sa quintessence et sa raison d’être étant  soumise à rester apolitique. Quelle est la place de Feraoun dans son village natal ?  La réplique  tombe net. » Il mérite  beaucoup plus normalement. L’ancienne génération lisait mais depuis l’avènement de l’arabisation, personne ne lit « , regrette-t-il. Qu’en est-il de Fadhma Ath Mansour, native de cette colline ? Le président du comité de village nous invite à prendre attache avec Ramdane Ouahes, un parent  éloigné de Fadhma, qui est en train de consacrer des recherches sur sa vie. Un autre vieux, au verbe caustique, assis sur une chaise, met son grain de sel dans la causerie. Il révèle que  Pierre Amrouche (Yann Amazigh, selon lui), petit fils de Fadhma, est venu à Tizi Hivel en compagnie de Abderahmane Bougermouh, cinéaste notoire, pour faire des recherches à propos de sa grand-mère. La discussion vire à la complainte et à la dénonciation. Les membres du comité du village dressent un tableau noir où le chômage phagocyte une jeunesse désarmée. Tandis que la majorité veinarde  de la population cherche pitance sous d’autres cieux, les autres, moins chanceux, s’accrochent  humblement aux flancs des montagnes. Belle leçon de courage. « 60% des habitations sont fermées », estime-t-on. Ils pourfendent  vertement l’attitude entriste des élus locaux ayant succédé à la tête de la commune. « A l’approche des élections, on nous miroitent des promesses. Une fois passée,  personne pour les concrétiser. C’est l’apport de l’immigration qui fait vivre des familles entières. Le jeune, une fois ses études et son service militaire terminés, revient moisir ici. D’ailleurs, la plupart des membres de l’association se sont fait des visas », regrettent-ils unanimement. Même le dispositif du micro crédits que les pouvoirs publics se targuent d’avoir lancé pour aider les jeunes, a subi une acerbe salve de critiques. « Pour avoir un microcrédit, il faut au moins 30% d’un apport personnel. D’où peut-on avoir cet apport ? Cela, sans parler du parcours du combattant et des écueils bureaucratiques que dresse une administration en total déphasage avec la population », note le président du comité des « sages ». Et un autre d’intervenir « pour investir dans le bovins, le caprin et l’ovin, il faut ouvrir des pistes et des moyens avec. Chose que refusent de consentir les pouvoirs publics ». Le procès en règle n’est pas près de finir. Un vieux, aux accents autonomistes, étale son écœurement   concernant le fait que la population rurale paye les factures d’électricité et d’eau au même titre que des gens établis dans des zones urbaines : »Beni Douala est la plus pauvre dans la wilaya. On fait rien pour les zones accidentées », accuse-t-il. A côté de lui, un jeune trentenaire aborde le sujet de l’insécurité qui a atteint des seuils intolérables en Kabylie. Il  rappelle l’attaque survenue, le 14 avril dernier à 9 heures du matin, contre la poste d’Ait Mahmoud avant que son compagnon y voit dans l’intervention des services de sécurité une fuite de responsabilités. « La police était à une minute du lieu de l’attaque. Ils ne sont arrivés que 2 heures prés pour ne faire, en fin de compte qu’un constat. Ce n’est pas voulu. C’est permit », renchérit-t-il. S’agissant de l’habitat, la commune d’Ath Mahmoud n’a bénéficié que de 50 logements sociaux participatifs. « Qui va en avoir la chance d’en bénéficier ? Ils disent qu’il  y a un manque de foncier. Ici, c’est la population qui paye l’expansion pour le branchement de l’électricité. Et pour avoir cette expansion, il faut être un groupement de maisons », précise-t-il. Un des membres du comité intervient pour dire que pour enlever deux poteaux électriques, qui de surcroît gênent la route, ils devaient payer 33 millions pour les faire déplacer. Un syndrome d’une gestion  à  la hussarde. Usant de reparties enflammées et belliqueuses, ce vieux évoque les aides à l’autoconstruction, en estimant qu’ailleurs les procédures pour se faire bénéficier sont simples alors qu’elles relèvent des douze travaux d’Hercules en Kabylie. « C’est l’inertie. On crée tout pour mettre les bâtons dans les roues des demandeurs de ces aides », fulmine-t-il. L’autre trentenaire n’a pas manqué de rappeler l’épisode du transfert d’un projet d’une raffinerie qui devait être implanté dans la région d’El Kseur avant que ledit projet ne soit  « piraté » vers la région de Tiaret. Pour lui, ceci n’est que sous l’instigation dune poignée de gouvernants, la plupart originaires de l’ouest. Conjectures ou faits vérifiables ? Ceci dit, la Kabylie a toujours été sanctionnée pour son esprit  frondeur et rebelle.

La maison familiale : une touche passionnée


12H40. On nous invite cordialement à visiter la maison construite par Mouloud Feraoun en 1953 au cœur du village. Des scènes féeriques se déploient devant nos yeux émerveillés. Au loin, le barrage de Taksebt renvoie l’image d’un lac docilement apprivoisé par un relief montagneux condescendant . Nous demandons après la demi-sœur de Fouroulou. Nna Ldjouher dévale les escaliers d’un pas ferme malgré le poids des années. Traditionnellement habillée, cette vieille dame nous raconte fièrement, chemin faisant, que durant la commémoration du 45e anniversaire de l’assassinat de Feraoun, il n’y avait pas où mettre les pieds au village. Un monde fou ! Ils sont venus de partout pour une halte et un ressourcement auprès de « Ighil Nezmane », village imaginaire évoqué par  Feraoun  dans ses romans. Nous suivons notre guide, flanqué de sa petite-fille. Une porte au teint vert s’ouvre sur un verger où cohabitent,  en osmose, des grenadiers, des néfliers et des figuiers, des arbres fruitiers que l’enfant prodige de Tizi Hivel a sûrement croqués a pleines dents ses beaux fruits estivaux. Encore une autre porte étroite à franchir et nous sommes projetés au patio de la demeure où Feraoun a beaucoup mis de passion dans son œuvre. Nous remontons un escalier étroit vers la terrasse. Un beau spectacle rare s’offre à nos yeux : au loin les montages de Djurdjura, toute la chaîne,  veillent jalousement sur les villages. « Il ne se donnait pas de repos. Il partait les pieds nus à Ath Yanni. Un de ses amis de classe partait à dos de mulet alors que lui allait à pieds. Il lui arrivait d’écrire  jusqu’au matin », se remémore avec beaucoup de nostalgie Na Ldjouher. Feraoun  évoquait, dans ses œuvres, ajoute sa demi-sœur, les coutumes kabyles notamment la vie quotidienne des villageois à Thala ou à la place des musiciens. « Il n’enlevait jamais sa chéchia et son burnous. On lui a proposé de vivre en Egypte mais il a préféré rester en Algérie », indique cette vieille dame comme pour dire que Mouloud Feraoun restait viscéralement attaché à son identité. Elle nous fait savoir que son demi-frère a raconté des vérités qui déplaisent  même aujourd’hui à certains individus. Notre interlocutrice regrette que des énergumènes aient volé la maison de Feraoun. Nous quittons cette maison, avec un pincement au cœur, par une allée étroite. Un Akoufi (Silo), ramené par Akli Feraoun, fils de Mouloud, brave dignement  la course folle et oublieuse du temps. Le vieil autonomiste nous fait voir la maison du cousin de Feraoun qui avait ramené une Française en terre kabyle. C’est ce que, d’ailleurs raconte Feraoun dans son roman La terre et le sang lorsqu’il évoquait l’arrivée tonitruante de Marie à Ighil Nezmane. Notre randonnée pédestre nous projette sur Azniq Ath Azzouz et Ath Hamad. Les lieux sortent tous droit d’un des cadres relatés dans les romans de Feraoun. Maisons anciennes en tuiles rouges et aux murs à la pierre taillée. Et surtout, comble de la magnificence, des femmes, la plupart des vieilles gardiennes de la tradition, portent amoureusement des tenues berbères, rehaussée par un bijou magnifiquement ciselé par des mains habiles. Un voyage initiatique dans les temps immémoriaux de la vie kabyle.  Le vieux frondeur qui affiche une dent contre le pouvoir central soutient que la majorité des villages kabyles ont été rénovés grâce aux seuls efforts de ses enfants. « La Kabylie est en voie de disparition », lâche-t-il sous le rire contenus de trois jeunes se prélassant au dessus d’un agora, toit servant pour la rencontre des villageois. 13h20. autre halte, l’école primaire de Tizi Hivel où le petit Fouroulou avait appris les rudiments du savoir et de l’érudition élémentaire. L’astre roi devient agressif et intolérant. Assis aux pieds d’un caroubier ombrageux, des enfants, en palabres, nous indiquent en chœur le chemin. Le portail de l’école au nom de Chokrane-Omar, est fermé. Personne pour nous faire visiter les lieux. Des regrets.  De la fente du portillon, l’intérieur offre à voir une cour spacieuse généreusement ornée d’espaces verts. Des arcades à la couleur blanche donnent une architecture mauresque aux salles de classes. L’école primaire, haut lieu chargé de mémoire, semble ne pas oublier la générosité et la chaleur humaine de son enfant prodige.

Feraoun veille sur le village…


14 h. Retour en haut du village vers le cimetière où se repose d’un sommeil éternel l’ami d’Emmanuel Roblès. Un homme sémillant, trentenaire, à la barbe fournie, nous rattrape sur la route asphaltée. Les dards impitoyables  du soleil ricochent sur le pavé. Sans crier gare ou daigner  décliner son identité, il nous déclame solennellement un florilège de poèmes kabyles.  Des hymnes à l’amour et à la séparation de deux cœurs éplorés. Il nous quitte aussi étrangement en se faufilant derrière la porte de sa maison. Tizi Hivel est aussi le berceau de Fadhma Ait Mansour,  fille de Aïni Laâbi ou Saïd et l’auteur de Histoire de ma vie, roman autobiographique. En face du cimetière chrétien, l’Ecole des Sœurs blanches transformée en un centre de formation rappelle bien l’épopée de l’enfant martyrisée que fut la petite Fadhma, paria d’une société aux mœurs rigides. A quelques pas de là, le cimetière musulman est à flanc de ravin. Des tombes sont éparpillées comme des semences. Des gerbes de fleurs racornies sous les coups de boutoir de Râ, signe d’une commémoration récente, gisent auprès d’une tombe clôturée. Sur la plaque en marbre, un médaillon  de l’illustre écrivain nargue le temps qui passe. Le visage serein et les yeux, rêveurs, derrière des lunettes d’intellectuel, renseignent sur l’humilité et la simplicité de cet instituteur, Mmis N’Tmurt, aux idées humanistes. Sur une épitaphe  sont inscrits ces belles lettres panégyriques : « N’est-ce pas qu’il était bon et généreux, lui qui souffrait de la misère des autres, lui qui était prêt à mourir pour les autres et qui est mort si stupidement ». Un extrait poignant de son roman Les Chemins qui montent. Un titre puisé du terroir kabyle qui  évoque la rudesse et l’épuisante corvée des chemins des montagnes, toujours en filature vers le Zénith. « Pour aller à Larbâa-Nath- Yirathen, quel que soit le chemin que tu prends, c’est un chemin qui monte », disait  le génie populaire kabyle.  La mort de Amar, personnage clé du roman et entiché  pour Dehbia la chrétienne, ressemble beaucoup à s’y méprendre  à  la mort  tragique de L’Mulud Nat Chaâvane. D’autres enfants porte-étendards de cette région pittoresque veulent reprendre le flambeau de la perpétuation de l’héritage des ainées. On peut citer Malika Ouahes et Nadia Ath Mansur, parties toutes deux sur les traces de Taos Amrouche. La première armée de sa voix et l’autre de sa plume. En quittant cette merveilleuse colline, nous sommes surpris de constater la floraison d’ateliers de confections de robes kabyles. Des papotages de jeunes  filles inondent notre ouïe. Seront-elles de futures gardiennes de la tradition kabyle, menacée au demeurant par de nouvelles mutations sociétales? Nous croisons  les doigts. Cela y v a de l’avenir et de la pérennité d’un  patrimoine  millénaire…      

 Par Hocine lamriben      

N.B :reportage parue sur les collones de la Dépêche de  Kabylie le 13 Aout 2007                          

Poster un commentaire

Classé dans Reportages