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Rencontre avec Yann Seweryn,réalisateur et petit-fils de Taos Amrouche

« La recherche des racines est un des moteurs du film, le devoir de mémoire également« 

Yann Seweryn prépare un film-documentaire exclusivement dédié à la mémoire de Taos Amrouche, cantatrice et première romancière algérienne de langue française. Un film longtemps rêvé par le défunt cinéaste Abderrahmane Bouguermouh, grand ami de la famille Amrouche. El Watan Week-end rencontre un homme conscient de son héritage.


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-Vous travaillez actuellement sur un film documentaire sur votre grand-mère. A quand remonte l’idée ?

J’ai toujours rêvé de réaliser un film sur ma grand-mère. Le fait d’étudier le cinéma a accéléré et concrétisé le processus. A l’école de cinéma de Lodz, en deuxième année, nous devions filmer un court métrage documentaire de 6 à 10 minutes. J’ai tout de suite pensé à ma grand-mère, et mon professeur m’a encouragé, en me disant que ce travail sortirait du cadre scolaire et du format court, pour devenir un long métrage qui serait une entreprise d’une très grande ampleur.

-Porter la vie et l’œuvre romanesque de Taos Amrouche à l’écran ne semble-t-il pas une tâche des plus difficiles tant elle a brassé large étant à la fois cantatrice et écrivaine ?

J’y travaille en ce moment, cela reste à définir, mais nous allons tout mettre en oeuvre pour faire un travail qui soit le plus exhaustif et complet possible sur sa vie, en abordant tous les thèmes majeurs qui ont l’ont guidée et inspirée. C’est bien sûr un travail très important, autant dans la recherche que dans la sélection des évènements et thèmes ainsi que dans la réalisation. C’est un travail réellement passionnant.Ce long métrage, c’était aussi le rêve inachevé du cinéaste Abderrahmane Bouguermouh, disparu en février dernier.

Oui, nous en avons beaucoup parlé tous les deux. Dahmane m’avait d’abord expliqué son projet, puis m’a soutenu, encouragé et aidé à commencer ma recherche. Dahmane connaissait bien Taos, ils se sont rencontrés plusieurs fois. Quant à Laurence Bourdil, ma mère, elle connaissait Dahmane depuis les années 1990.

-Ce film, est-ce le désir d’un homme en quête de ses origines en partie berbères ou un devoir de mémoire à l’endroit d’une femme d’exception ?

Bien sûr, la recherche des racines est un des moteurs du film, le devoir de mémoire également. La nécessité de la transmission de la mémoire est pour moi essentielle. Je pense par ailleurs que sa vie et sa recherche ont quelque chose d’universel, et c’est aussi ce que je voudrais montrer à travers ce film.

-Combien de temps vont durer le tournage et le montage du film ?

Je ne sais pas encore. Pour l’instant, nous en sommes au stade de l’écriture. Certainement plusieurs années.

-Vous étiez récemment invité au Festival du film amazigh. C’était votre troisième voyage en Algérie. Cela vous apporte quoi ?

Un sentiment de plus en plus fort, de plus en plus profond. Je me sens vraiment de plus en plus proche de mes racines kabyles.

-C’était aussi l’occasion de faire des repérages et de nouer des contacts avec des professionnels locaux ?

Repérages non, mais des contacts sérieux ont effectivement été noués avec des professionnels, notamment dans le domaine de la production. Cette collaboration sera, j’en suis sûr, très fructueuse.

Bio express :

Né en 1982 à Paris, Yann Seweryn est le fils de la comédienne Laurence Bourdil-Amrouche. Après des études universitaires à Paris-Sorbonne, il part enseigner, pendant près de trois ans, la langue française à l’université Paris-Sorbonne d’Abou Dhabi où il a eu le loisir aussi d’exposer ses talents de photographe free-lance. Installé ensuite en Pologne, il étudie le cinéma à l’Ecole nationale de cinéma de Lodz. Yann Seweryn est également chef-operateur et réalisateur.

Propos recueillis par Hocine Lamriben

Ps: Entretien paru dans El Watan Week-End du 18 avril 2013.

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Hommage d’André Gide à Taos Amrouche

Le roman Jacinthe noire écrit par Taos Amrouche est précédé d’une lettre d’André Gide( 1869-1951) datée du 6 octobre 1942.  En voici un court extrait:

Jacinthe noire

« (…) J’ai pour vous une considération beaucoup trop haute pour consentir à ne vous prêter attention que d’un oeil; et dès que je me suis plongé dans votre oeuvre, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une improvisation plus ou moins brillante, mais que vous aviez mis là le meilleur de vous, de votre effort, de votre expérience de la vie, de votre patience d’artiste et de vos dons. Devant quoi je devais songer beaucoup moins à juger qu’à comprendre; ici l’esprit critique n’avait que faire, la sympathie l’emportait.

Déjà m’y disposait la lettre exquise que j’avais reçue de vous, puis cette visite à Sidi Bou Said, ou j’ai pu me convaincre de l’existence réelle de vous qui restiez jusqu’alors un personnage inquiétant mais presque mythique – et que je n’imaginais du reste pas différent de ce vous m’êtes apparue. Que de voeux je fais pour votre heureuse « délivrance » et je n’ose dire pour votre bonheur car vous méritez mieux. »

Tout attentivement vôtre.

André Gide.

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Les racines d’une femme

Taos Amrouche, écrivain et chanteuse, descend d’une lignée de récitants de la tradition orale kabyle. L’Empreinte digitale réédite dans un coffret de 5 CD l’intégrale de ses étranges litanies ancestrales berbères.

 » J’ai toujours eu le sentiment d’être seulement kabyle « , disait-elle.  » Élevée dans un pays arabe, baignée de culture française, jamais je n’ai pu me lier intimement ni avec des Français ni avec des Arabes.  » L’existence de Taos Marie-Louise Amrouche, née à Tunis en 1913 et morte à Paris en 1976, rassemble toutes les contradictions auxquelles une femme kabyle du début du siècle se mesure pour construire son identité. La jeune Taos, dont le prénom signifie  » paon « , oiseau cosmologique incarnant l’Univers, jongle entre les univers de l’école française, où elle excelle, de la rue de Tunis avec ses amis arabes et des récits kabyles de sa mère, fascinantes sagas rituelles  » qui célèbrent la vie de l’homme depuis le berceau jusqu’à la tombe « . La langue kabyle relie Taos à la terre de ses ancêtres d’Algérie. Comment sa famille a-t-elle échoué en Tunisie ? Elle reconstituera son passé, par bribes, au fil des récits familiaux.

Sa mère, née hors mariage, est une  » enfant de la honte « . Elle doit affronter l’opprobre du village et s’attache à la tradition kabyle, à la beauté des paysages, des pierres et de la terre de son pays comme une naufragée à sa planche de salut. Plus tard, cette même mère se mariera avec Belkacem Amrouche, jeune Kabyle déjà uni à une autre, dans un village voisin. Nouvelle transgression. Le couple, illégitime aux yeux de la coutume, devra vivre hors du village de sa mère, puis finira par émigrer, cédant sous la pression.

Marie-Louise Taos Amrouche naît et grandit, comme toute fille d’exilés, entre le souvenir mythique du pays abandonné – entretenu, vécu par ses parents – et la réalité de la terre d’accueil. À l’école, elle excelle, avons-nous dit. Au début des années trente, reçue au concours très sélectif de l’École normale supérieure, elle monte à Paris faire des études de lettres. Puis revient, très vite, glacée par l’exil que constitue pour elle, femme du Sud, l’internat IIIe République des jeunes filles de Fontenay-sous-Bois. Surveillante au lycée de Tunis, elle écrit Jacinthe noire, roman autobiographique sur cet exil parisien, et se lance dans l’ouvre de sa vie : recueillir systématiquement les chants de sa mère – patiemment, amoureusement. Ces chants dont elle s’abreuve, l’envie lui vient de les produire en public. En 1937, elle crée à Paris un répertoire dont le succès lui fait comprendre l’importance de la littérature orale et affirme aux yeux du monde l’importance de la poésie kabyle. Deux ans plus tard, elle fait une rencontre décisive. À Fès, alors qu’elle donne à découvrir devant un public marocain quelques chants rituels berbères du Djurdjura, elle retient l’attention du directeur de la Casa Vel zquez de Madrid, collège où se réunissent artistes et scientifiques français venus étudier la culture hispanique. Il lui fait une proposition, que la jeune lettrée accepte avec joie : travailler in situ les  » chants de la Alberca « , laissés par les occupants berbères d’Andalousie entre les VIIIe et XVe siècles. Elle ne sait pas un mot d’espagnol ni une note de solfège, mais qu’à cela ne tienne : au travail ! De 1940 à 1942, elle ouvre sur des chants millénaires et se lie avec André Bourdil, peintre en villégiature, avec lequel elle se marie.

Après la guerre, tout va très vite : de retour à Paris, elle rencontre Jean Giono, trouve du travail à Radio France, où elle anime des chroniques littéraires en langue kabyle, puis renoue avec la scène, dès 1954, alors qu’en Algérie se trame la guerre d’Indépendance. Puis c’est la reconnaissance des professionnels de la musique : son premier album, en 1966, Florilège de chants berbères de Kabylie, obtient le grand prix de l’Académie du disque. Taos voyage, donne des concerts à Venise, à Rabat, enregistre la musique du film de Jean-Louis Bertucelli, Remparts d’argile. Pour sa dernière scène, en 1975, elle délivre un chant intense et pathétique, dont le vinyle conserve la mémoire. Deux ans après, elle est enterrée dans le village provençal de Saint-Michel-l’Observatoire, face à la terre de ses ancêtres algériens.

G. V.

Coffret 5 CD édité par l’Empreinte digitale, environ 40 euros.

Livres : Jacinthe noire, Joëlle Losfeld, environ 18 euros ; le Grain magique, de Taos Amrouche, la Découverte poche, 10 euros ; entretiens avec Jean Amrouche et Taos Amrouche de Jean Giono, Jean Amrouche, Taos Amrouche, Henri Godard, Gallimard, environ 23 euros.

 
PS: Article paru dans le journal français  » l’Humanité » à l’occasion de la réédition dans un coffret de cinq CD de tous ses anciens vinyles, sous le label « Empreinte digitale ». (janvier 2003).

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