Jean Amrouche: Sa voix manque… par Robert Barrât

Un journaliste au coeur de la Guerre d'Algérie: 1954-1962. Couverture. Robert Barrat. Editions de l'Aube, 2001 - 248 pages.

Un journaliste au coeur de la Guerre d’Algérie: 1954-1962. Couverture. Robert Barrat. Editions de l’Aube, 2001 – 248 pages.

Voici un an que j’ai vu s’éteindre chez lui Jean Amrouche, terrassé en trois mois par un mal impitoyable, fauché en pleine force de l’âge. Sans doute avait-il eu conscience dans les toutes dernières heures de la gravité de son état, car la veille de sa mort il avait accepté de recevoir les derniers sacrements. Mais, il faisait encore avec moi des projets d’avenir. La guerre d’Algérie se terminait : il allait pouvoir se détourner enfin des combats et de la politique. Il comptait passer de longs mois hors de Paris, à rédiger les poèmes et les livres qu’il avait remis d’écrire depuis sept ans. Bref se remettre à vivre.

Cet écrivain né, qui possédait une pensée d’une extraordinaire fermeté et maniait l’une des plus belles langues qu’il m’ait été donné d’entendre sur des lèvres humaines, eût été l’égal des plus grands, s’il avait pris le temps de mettre à exécution les projets qu’il avait en tête; mais il s’était pratiquement arrêté d’écrire depuis 1954. Le chant poétique qu’il portait en lui s’est arrêté sur ses lèvres au spectacle de l’immense passion que vivait son peuple.

Nous nous étions rencontrés en 1955, à la salle Wagram lors d’un des premiers meetings contre la guerre d’Algérie. J’avais alors trouvé en lui un camarade de combat qui devint vite un ami, et plus tard un frère. Nous nous sommes rarement quittés pendant 7 ans et pour l’avoir vu vivre quasi-quotidiennement, je puis attester qu’il est mort de la guerre d’Algérie, que cette guerre lui a littéralement « rongé le sang », comme dit si bien l’expression populaire. Homme de double culture en effet, Algérien par la chair, Français et chrétien par l’esprit, comment n’eût-il pas été écartelé par ce conflit fratricide ?

Peu d’hommes ont su exprimer comme il  l’a fait  la signification profonde de la révolte du peuple algérien. Les quelques grands textes qu’il a publiés dans des quotidiens ou hebdomadaires demeureront comme des morceaux d’anthologie. Tout en se montrant extrêmement sévère pour Je colonialisme français, Jean n’avait jamais songé un instant à renier une France qui l’avait fait ce qu’il était, ni son attachement aux valeurs que lui avaient enseignées ses maîtres français, et des hommes comme Valéry, Claudel, Gide et Mauriac — dont il était devenu le familier. II dépassait de très loin l’idéologie du nationalisme et ses querelles. Il était le survivant ou la préfigure — comme l’on voudra — de ce citoyen méditerranéen, ouvert à une civilisation universelle dont il affirmait qu’elle était née et ne pourrait survivre qu’autour de la Méditerranée. D’où son drame. Car son patriotisme kabyle et algérien le firent désigner comme un « fellagha » par les partisans de l’Algérie Française — mais sa fidélité à la France le rendit suspect aux yeux de certains nationalistes algériens.

Il affectait de ne s’en pas soucier. Je sais pourtant qu’il souffrit profondément de cette situation d’écartelé et d’incompris. Et qu’il ne trouva pas d’autre issue pendant 7 ans que d’aller sans cesse de l’un à l’autre, en tentant avec plus ou moins de bonheur de se faire interprète, intercesseur et même intermédiaire. L’ancien professeur, l’ancien rédacteur en chef de « l’Arche », le poète des « Chants berbères », au lieu de s’enfermer dans la tour d’ivoire de la création littéraire, se fit négociateur, exégète de la pensée de de Gaulle auprès du F.L.N., ambassadeur du nationalisme algérien auprès des hommes politiques français. Combien d’entre eux auront découvert le vrai et noble visage de l’Algérie à travers la conviction, souvent passionnée, toujours désintéressée, qui l’animait…

Et puis, quand est venu le moment, qu’il avait espéré de toute son âme et préparé de toutes ses forces, lorsque Evian a vu naître la paix, le ressort s’est brisé, qui attachait encore à la vie cet homme trop noble pour avoir pu supporter, sans en devenir physiquement malade, le long temps du mépris et de la haine que nous venions de vivre. La suite ne l’intéressait pas. Il avait délivré son message, fait tout ce qui était en son pouvoir de faire pour sauver tout ce qui pouvait l’être à travers le naufrage.

Quel rôle eût-il joué au lendemain de cette guerre ? Je me rappelle que durant sa maladie, des membres du G.P.R.A. lui avaient téléphoné du Maroc : après s’être en-quis des nouvelles de sa santé, ils lui annonçaient — dans un geste de piété touchante — qu’ils lui confieraient une ambassade dès qu’il serait remis sur pied. Cela l’avait fait sourire. Fier et conscient de sa réelle supériorité intellectuelle, il connaissait aussi fort bien ses limites, et qu’il ne pourrait jamais réussir en politique tant il manquait de patience et de capacité de dissimulation. Il n’était pas fait pour les fonctions publiques ou officielles. Mais pour l’expression, la clarification de ces complexes d’idées et de sentiments où s’embrouillent les politiques, et qui faute d’être précisément formulés aboutissent le plus souvent aux différends, aux malentendus et aux ruptures.

Par le pouvoir de l’intelligence, Amrouche était capable de rendre clairs les problèmes idéologiques et politiques les plus embrouillés. C’est, je pense, le meilleur service qu’il eût pu rendre à son pays, que d’aborder quelques-uns des problèmes majeurs qui se posent à ses dirigeants et de dire honnêtement et vigoureusement, comme il savait le faire, son sentiment sur les options fondamentales nécessaires. Malgré son désir de retraite, je suis persuadé qu’il ne se fût pas tenu à l’écart de la mêlée, et que ses prises de position n’auraient pas été sans importance. Sa voix manque aujourd’hui à l’Algérie.

Comme elle manque à tous ceux qui avaient entrepris, au sein du colloque de Florence, la tâche difficile de faire mieux se comprendre et s’entendre les riverains de la Méditerranée. Qu’au moins le souvenir de cet homme no­ble et bon, de ce cœur passionné et tendre, de cet esprit exigeant et sans faiblesse ne nous quitte pas. Qu’il continue d’inspirer notre lutte pour qu’après tant de deuils et d’amertumes l’esprit de paix et d’amitié finisse par l’emporter parmi les peuples qui bordent cette petite mer intérieure, berceau de l’esprit de la civilisation.

Robert Barrat / In Etudes méditerranéennes, n°11, 2° trimestre, 1963, p 36-38.
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