Jean Amrouche : Cet être de feu… par Armand Guibert

Jean Amrouche, à Prague , avec Armand Guibert et les Schweitzer. (1937)

Jean Amrouche, à Prague , avec Armand Guibert et les Schweitzer. (1937)

Aucun de ceux qui ont approché cet être de feu ne saurait parler de lui froidement, et moins que tout autre celui qui trace ces lignes. Notre accord eut dès le premier jour un caractère instantané et fulgurant. C’était au printemps 1930, à Sousse, en Tunisie, où je faisais mes pre­miers pas dans ce qui devait être une longue carrière africaine. Libéré depuis la veille du service militaire et précédé d’une réputation de singularité, il apparut et s’assit à la table commune; je connus aussitôt qu’il était, non singulier, mais unique.

 Svelte, racé dans le délié des mains et l’ovale du visage, déroutant par une ombre dans l’œil, clair de teint mais avec des cheveux d’un noir de jais, drus et ondes, il appa­raissait, solidité et flamme, comme le lieu de rencontre de deux mondes. Au cours du repas jaillit l’étincelle; nos deux voix, comme un chœur alterné, reprenaient les ca­dences de « La jolie rousse » d’Apollinaire et du « Ni-htimim » de Milosz — une conjonction sans égale en un tel temps et en un tel lieu.

 Le soir même, nous n’avions plus l’un pour l’autre au­cun secret. La longue plage nue que barrait à l’horizon la masse bleutée du Djebel Zaghouan, nous vit échanger cha­que jour projets d’avenir et confidences. Il avait le don de révéler les êtres à eux-mêmes. Son autorité, qui à beau­coup paraissait dure, avait pour contrepartie un sens des nuances, une subtilité d’esprit et une gentillesse de cœur sans égale qui décontenançaient les inattentifs, plus en­clins à retenir les chansons de corps de garde dont il avait un riche répertoire que les références à la poésie de Clau­del dont il n’entretenait que ses rares intimes.

 II était né par une nuit de neige de 1906 au village d’Ighil Ali en Kabylie, dans la vallée de la Soummam. Nous y fûmes ensemble au printemps de 1932. Il semblait me faire offrande de ces monts de schiste auxquels les siens disputaient quelques maigres biens : figuiers et amandiers, oliviers et céréales. Tout était pauvre et noble dans la lumière; il n’était que respect devant les siens qui portaient le burnous, devant sa grand-mère qui cuisinait en plein air entre trois pierres calcinées, et face à l’enclos de terre chrétienne où il se demandait s’il aurait un jour sa de­meure :

Je voudrais reposer dans ma famille humaine, Celle qui fut livrée à une sombre haine, Mais qu’un Dieu délivra sur un Mont d’Oliviers, Pareils aux troncs noueux des arbres de chez nous.

Cet « Adieu au pays natal » d’où sont extraits ces vers, et qu’il me dédia, fut écrit au cours de ce séjour mémorable, qui fut pour lui, après quelques années d’Europe, un réentracinement. Sous les auspices de la revue Mirages, où avaient paru les premiers textes de sa plume, le recueil « Cendres » marqua la naissance d’un poète africain encore pénétré d’influences, mais soucieux de réduire à l’unité le conflit de sa double appartenance. Ceux qui, plus tard, devaient parler de son reniement, n’ont pas eu accès aux tourments qui devaient faire de sa vie une interrogation permanente.

Sa faculté d’assimilation tenait du prodige, comme le savent les auditeurs de ses conférences sur Racine et sur Nerval, mais c’est d’un trait bien antérieur que je veux parler. Lorsque parut « La Quête de Joie » de Patrice de La Tour du Pin, je lui donnai à lire cette œuvre d’un inconnu (il était alors à Bône, mais nous correspondions au rythme de quatre ou cinq lettres par semaine), en le pressant de rédiger en toute liberté ses impressions de lecture. Il écrivit aussitôt, sous le titre « La pensée de Patrice de La Tour du Pin », une longue étude, la plus pé- nétrante pour l’époque, qui prit place dans l’hommage collectif que nous consacrâmes au poète de vingt-trois ans. Les années passaient. A Bône, entre des occupations pédagogiques, sportives et culinaires, il composait un grand poème, « Etoile Secrète », dont il m’adressait de semaine en semaine les feuillets, revus, corrigés, épurés, resserrés dans le sens de la maîtrise. Au sein d’une épo­que insatisfaite et lourde de catastrophes proches, il y célébrait un mystérieux Absent appelé à racheter le man­que de croyance et d’amour dont il abritait la faim en lui :

Car l’inconnu seul l’attirait, La Découverte, l’île vierge Dormant au creux de chaque chose.

Lorsque le livre parut dans cette collection des Cahiers de Barbarie qui fut une assez belle aventure, aussitôt après un recueil de ce Milosz qui avait scellé notre fraternité, il fut salué par les critiques de poésie comme une œuvre significative, nourrie de l’amour des êtres vivants et morts, humanisée par la tristesse d’un exil malaisé à définir.

 Cet exil, j’en savais la nature. Au cours de voyages qui nous avaient fait parcourir l’Europe, du Portugal jusqu’à !a Mer Noire, le baromètre de son humeur passait du maus­sade à l’exalté, selon qu’il allait du flou atlantique au gé­nie solaire de la Méditerranée et à l’amalgame d’odeurs et de saveurs fortes des pays balkaniques. Il ne reprenait vie que là où il retrouvait, dans le fumet du mouton grillé ou du poivron frit, l’air nourricier d’une Kabylie qui lui de­meurait intérieure. Un jour, à Athènes, je décachetai de­vant lui une lettre — déjà posthume — du poète malgache Rabearivelo qui m’annonçait son suicide, motivé par l’im­puissance où il était de trouver l’équilibre entre la civi­lisation de ses aïeux et celle qui lui venait de France.

 Ce fut pour Jean Amrouche un choc déterminant. A son pays il devait un hommage éclatant. Humblement, modeste­ment, cet homme fier choisit de suspendre le cours de son œuvre personnelle pour se contenter du rôle qui est celui du donateur chez les peintres du xvic siècle. Nous trouvant enfin réunis, nous fondâmes, à Tunis, l’année qui précéda la guerre, sous l’invocation du « Monomotapa » (les « deux vrais amis » de La Fontaine) une nouvelle collection de poésie où parurent ses « Chants berbères de Kabylie » : œuvre collective mais magnifiquement personnalisée par la qualité des traductions et par une ample préface où Jean Amrouche s’élève à grandes foulées du particulier à l’universel : « II est bien certain que les paysans ou les colporteurs kabyles n’ont pas un instant songé, tandis que la nostalgie du Pays leur dictait ces poèmes déchirants, qu’ils chantaient la grande douleur de l’homme chassé du Paradis. Pourtant, en même temps que leur douleur, c’est bien celle-là qu’ils ont chantée — et c’est pourquoi leurs chants apportent à qui les accueille un si grand boulever­sement ».

 Sans lui, ces chants de la tradition orale, qu’il recueillit sur les lèvres de sa mère, femme de la qualité la plus haute, seraient aujourd’hui perdus. En les ajoutant au trésor commun de la poésie qui n’a pas de frontières, il a joué, bien avant la période d’« engagement » que connaissent ceux qui l’ont découvert plus tard, le rôle de médiateur auquel il était prédestiné.

 Vint la guerre, que suivit l’armistice. En un temps où la pensée était asservie, il nous parut salutaire de ne pas laisser se rouiller les armes dont nous disposions. Tou­jours ensemble, nous fondâmes, dans un quotidien dont le titre aujourd’hui est bien dépassé, La Tunisie française, une page littéraire où, deux années durant, nous fîmes de semaine en semaine échec à l’esprit de veulerie et de dé­mission qui risquait de tout submerger. Certaines inimi­tiés nous exaltaient, tandis que la presse de France repre­nait et commentait des textes souvent remarquables par la vivacité de leur pointe. (Les curieux y pourront cher­cher avec fruit les notes signées Agathocle et Thrasybule). Dans cette équipe qui allait grossissant, la joie et l’hon­neur nous furent donnés d’accueillir, aux côtés de Gabriel Audosio, pionnier de la littérature algérienne, deux noms qui sortaient à peine des limbes, ceux d’Albert Camus et de Jules Roy.

 C’est ici que je suspendrai, à ce point où le souvenir en est sans ombres, l’évocation d’un être généreux et dévo­rant — parce que tout ce qu’il touchait était drame, et que le drame était en lui — avec celle d’une union d’es­prit que l’Afrique avait faite, et que l’Europe devait relâ­cher.

Par Armand Guibert  ( Texte écrit pour Preuves-Informations et re-publié dans Etudes méditerranéennes, n°11, 2° trimestre, 1963, p 44-47 )

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