Jean Amrouche: Dans l’étau de ses deux fidélités antagonistes… par François Mauriac

Des milliers d’hommes sont morts pour que le peuple algé­rien devienne libre, — des centaines de milliers. Jean Amrouche, lui, n’est pas tombé les armes à la main. Si un lien a existé entre l’angoisse dans laquelle il n’a cessé de vivre durant sept années et le mal qui le détruisit, nous l’ignorons. Mais enfin, il s’est éteint dans un lit. On n’a pas pu inscrire sur le faire-part : « mort au champ d’honneur « . Il se détache pourtant de la foule immense des sacrifiés. Le dernier roman que j’aie écrit, s’appelle l’Agneau; je désigne de ce nom une certaine race d’êtres dont la vocation est de souffrir et de donner également leur vie pour ceux qui se haïssent et qui s’affrontent. Jean Amrouche était l’un d’eux.

Il m’apparaît comme une victime entre les victimes, suspect aux deux adversaires, et de leur point de vue à juste titre, puis­qu’il ne voyait que des frères aimés, de quelque côté qu’il se tournât. Comment n’eût-il pas été suspect aux deux partis, ce Kabyle catholique, ce poète et ce critique de France qui con­naissait notre œuvre beaucoup mieux que nous-mêmes ?

Ce destin, il ne l’avait pas choisi. Je crois qu’il fut baptisé dès sa naissance. Sa pensée se développa au cœur même de nos lettres. On ne peut pas les aimer plus qu’il ne les a aimées. Et pourtant ni la religion du Christ, ni la culture occidentale n’al­térèrent si peu que ce fût en Jean Amrouche l’amour qu’il avait voué à ceux de sa race, au point de renoncer à tout ce qui n’était pas leur cause dès que leur sang commença de couler. Il était avec eux mais il n’était pas contre la France. Il ne pouvait pas l’être, l’eût-il voulu. Seul de Gaulle l’aidait à ne pas perdre cœur dans l’étau de ses deux fidélités antagonistes.

Je me souviens d’être revenu à pied avec lui de la conférence de presse du Général de Gaulle au lendemain du 13 mai. J’étais encore flottant, désemparé. Ce fut Amrouche qui, le premier, me rassura. Il débordait d’espérance, je me souviens, dans ce petit café où nous étions assis. Pourtant son calvaire commençait. Ecarté de la radio, dénoncé comme un traître par les feuilles d’extrême-droite, il demeurait un Français aux yeux des combattants de sa race. Et lui, il ne pouvait rien faire d’au­tre que de souffrir par eux et pour eux. Il m’avait abandonné le manuscrit des conversations que nous avions eues ensemble à la radio, qu’il aurait voulu compléter avant de les publier, mais plus rien ne l’intéressait, plus rien n’existait pour lui que les coups qu’il recevait de toutes parts.

II fallut que la mort le marquât d’un signe irrécusable pour que ceux qu’il avait tant aimés et qui l’avaient également rejeté, lui pardonnent enfin. « Vous serez notre ambassadeur au Vati­can ! » lui avait dit un des dirigeants du F.L.N. Il était au mo­ment de devenir non leur ambassadeur mais leur intercesseur : ou plutôt, il continuerait de l’être, lui dont la croix était dressée sur la ligne de démarcation entre deux croyances, deux races, deux cultures et qui sut les unir dans le même amour.

François Mauriac, In Etudes méditerranéennes, n°11, 2° trimestre, 1963, p 5-6.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Hommages

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s