Les fils de Jugurtha, par Jules Roy

 

Quand j’entends ce qui se dit parfois sur la littérature maghrébine, j’ai le cœur serré. Parce qu’il est mort, lui, Jean Amrouche. Il aurait été son plus grand poète. Son maître aussi. Aujourd’hui, patriarche écouté et vénéré, peut être ambassadeur d’Algérie auprès du Saint- Siège ou peut-être académicien, pourquoi pas ? Il enseignerait. Il nous transmettrait avec un brin d’impatience ses entretiens avec Dieu. Il nous a quittés au printemps de 1962, quand le parfum des orangers en fleur de la Soummam et les articles des accords d’Evian escaladaient les pentes des montagnes ensanglantées. J’étais tout près de son village natal, Ighil Ali, j’entendais les tambours funèbres qui célébraient sa mort : Jean El Mouhouv, le grand, le prestigieux, le victorieux, n’était plus. Chose étrange où se révèle une fatalité, il n’a pas été enterré là-bas et repose à Sargé-sur-Braye (Loir-et- Cher), à vingt-cinq kilomètres de Vendôme.

De voir réimprimés deux parmi ses premiers recueils de poèmes fait passer sur notre saison pourrie ce vent qui dessèche tout et berce l’âme de cadences désolées. Les éditions originales, « Cendres » avec sa couverture grise, « Etoile secrète » dans « les Cahiers de Barbarie » où tant de chefs-d’oeuvre naquirent sous les mains d’Armand Guibert, poète lui-même et démiurge, ne m’ont jamais quitté. Je me demande par quel miracle elles n’ont pas fini au fond de ma cantine dans une cale de navire ou dans un vague entrepôt sur une base aérienne de Grande-Bretagne. Amrouche appartenait, comme Césaire le disait, à la religion du langage et à la religion du mythe, il était bicéphale, l’Algérie était l’âme de son âme, la France l’âme de son esprit.

« Je viens vers yous, mon Dieu, avec medeux mains vides Et mes bras accablés tendus vers vos genoux. Voici vers vous, Seigneur, un jeune homme au coeur vide. C’est toi que nous voulons, lumière, Lumière, c’est toi que nous cherchons, Mon Dieu, c’est vous que nous cherchons. »

Il est possible que ce soit la mort qui donne désormais à ces poèmes leur dorure un peu passée, leur installation dans l’éternité, leur assise tranquille et cette vibration à quoi nous étions sensibles — pourquoi ? — qui l’avaient placé, avant nous tous, dans l’entendement du sacré. C’était lui, le Kabyle — « le bougnoul » comme il s’appelait parfois en termes de défi —, qui nous apprenait à nous exprimer. Il nous en faisait baver. Il exigeait que nous traitions la langue française avec tous les honneurs qu’elle méritait. Dans le domaine de Bossuet et de Baudelaire,il était chez lui. Resplendissant comme un archange, avançant, comme disait Guibert, avec une étoile au front, peu à peu il devint l’interlocuteur privilégié de Gide, de Claudel, de Jouhandeau, de Mauriac, et l’exégète de Saint- John Perse, de Patrice de la Tour du Pin, de Pierre Emmanuel, de René Char.

L’aigle de la Voie lactée

Je ne partage pas toutes les généreuses conjectures politiques qu’il arrive qu’on prête à Amrouche, mais il est vrai qu’on peut tout inclure dans la poésie. Chez lui, à l’époque des années trente, j’ai moins senti d’humiliation que d’ambition, et je n’oserais pas affirmer que « Cendres » ou « Etoile secrète » sont déjà de mots de passe de rébellion. Certes, on savait d’où il sortait. Il l’affichait avec une insupportable provocation, mais il était aussi chrétien, ce qui le rangeait d’emblée d’un côté et le rendait suspect à certains. Homme parmi les hommes, orphelin, au carrefour des voix qui se croisent dans la conscience, il n’osait pas se donner comme l’annonciateur du Messie et se voulait plus ordinateur des mystères cosmiques, plus aigle de la Voie lactée que prophète d’Apocalypse. Jugurtha, ce sera plus tard. Je n’oserais pas dire non plus que, venant d’où il venait et allant où il allait, il ne pensait pas à emboucher la trompette des grands et funestes messages qui ait un peu son instrument favori. Seulement, à cette époque, et surtout après la défaite de 1940, ou dans notre petit groupe d’amitié, nous étions si près les uns des autres, je ne l’ai jamais vu en douleur que du destin de la France, de la littérature française et de nous dans cette littéraire. Sa terre, il l’avait en quelque sorte déjà sauvé du naufrage : « Chants berbères de Kabylie » avait paru en 1939, les mélodies cruels éclataient dans la voix de sa sœur, Marguerite Taos, et lui, quand il parlait de son aïeule Marzouk Djouhra, il plaçait dans sa bouche des leçons sur une France mythique et sur le sens de prière.

Pour moi qui lui dois autant qu’à Camus et lui ai reçu de lui l’orgueil d’être qui nous étions l’amour de la langue française, notre mère à tous, je crois qu’il est allé à la révolution algérienne naturellement, en suivant sa pente ascendante, comme tout homme bien né de sa communauté, fidèle à ses frères et à ses racines. Dans les cris qui s’élèveront de lui plus tard entre les hommes de violence, d’injustice et de prévarication, il rejoindra le prophète Isaïe pleurant sur les dévastations de sa patrie, mais quelle France condamnera-t-il.? Celle qui a envoyé Dreyfus à l’île du Diable, celle des Inventaires,, celle des enfumades du Dahra et celle de Guy Mollet. La sienne, c’était Voltaire, c’était Montaigne, Rutebeuf, Gide, Claudel et ensuite de Gaulle. Mais il est vrai qu’avec le temps qui a coulé on peut lire « Cendres » et « Etoile secrète » dans une lumière qui n’est pas de ce monde, comme dans ce moment où l’on veille un mort dans le silence d’un monastère.

Tout s’arrête, le vent souffle, comme il souffle dans les poèmes et dans les proses où Tahar Ben Jelloun chante son exil et la révolte : « Un chameau dit un jour dans une réunion : « Ravalez votre haine ; écoutez plutôt le chant des enfants qui n’ont pas de maisons, pas de jardin, des enfants qui arrachent des étoiles au ciel pour dessiner sur le sable des automitrailleuses, car, au fond, il y a l’horizon, gazelle orpheline, des miroirs qui dansent et qui font mal… » »

Un couffin pour berceau

Ecrivain public, Amrouche le fut aussi pour beaucoup, comme Tahar Ben Jelloun à l’entrée de la médina de Marrakech. Il y a chez Tahar Ben Jelloun une autre avidité de l’Occident que pour la génération d’Amrouche. Tahar Ben Jelloun lutte avec la destinée, avec lui-même, avec le soldat au crâne rasé qui porte des pierres dans son sac. Libéré de quoi? Il vit dans des villes brûlées et ensuite rêve d’amour, d’un astre en train de s’enliser dans le désert, les mots deviennent débris de miroir, il enseigne à lire et à écrire à des ouvriers venus dans le nord par erreur.

Poète en quête de lui-même et qui aime peut-être trop les maléfices, c’est dans les proses qu’il est déchirant, quand on le sent perdu dans le hasard, dans le Liban, en Palestine, en poésie ? Pèlerin à La Mecque, il se veut coincé entre deux silex étincelants, il brouille les souvenirs de son âme souffrante, toujours un peu dans le couffin qui fut son berceau, il est une des voix du Maghreb – en devenir, avec, Yasser Arafat ou Socrate ? Amrouche restera Jugurtha.

En écoutant Azzedine Bounemeur chanter sa complainte, il me semble être dans le village d’Amrouche, pendant qu’une voix neutre, accompagnée d’une flûte de roseau enrouée, me raconte l’histoire des bandits de l’Atlas. C’est la vie pastorale telle qu’elle existe encore. Je me souviens du chant des moissonneurs. et des vendangeurs, quand ils descendaient dans la plaine de là Mitidja avec leurs grands, chapeaux de paille. Le soir, tandis que la galette d’orge cuisait sur les pierres, montaient les mêmes modulations rauques. Les bœufs volés, les mariages, les poursuites, les morts, les gendarmes, le caïd féroce, d’où vient que c’est cela qui m’émeut plus qu’une langue savante ? Je respire l’odeur du feu de bois, de la semoule, le parfum de la chorba rouge et pimentée, je pars sur l’aile de la jument du Prophète, je reviens- à Tunis, je traverse Marseille porte de l’Orient, une capitale qui ne serait pas à l’étranger. Là, depuis que le Maghreb est devenu indépendant, nous avons rêvé de fonder quoi donc ? Le sanctuaire, l’auberge des pèlerins d’Emmaüs et de nos espoirs envolés ? Qu’un autre poète, Jean Senac, Mort assassiné à Alger, soit célébré près du Vieux-Port et que des peintres exposent leurs couleurs arrachées à l’autre côté de la mer, laisserait croire que Marseille pourrait devenir telle’ que saint Jean voyait la Jérusalem nouvelle, parée comme Une fiancée pour son époux. Ah-! si Jean Senac pouvait se sentir chez lui « à Marseille ! S’il était possible de retrouver à Marseille plus que le souvenir du souvenir et si Amrouche présidait le concile…

Ps: article publié dans Le Nouvel Observateur en juin 1983

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