Jean Amrouche, « Le voleur de feu », par Mohammed Dib

«[…] Sur quoi il (le voleur de feu) se conquiert, quelles luttes il doit livrer pour être ce qu’il devient : l’on n’aura justement pas pris la mesure de l’homme et l’on inclinera à penser que son apparition tient du miracle, si l’on ne sait comment, le premier, il est un de ces voleurs de feu. Fruit le plus profond de sa terre en ce qu’elle a de plus profond.

Certes. Cela n’aurait guerre suffi, tout reste à faire. Restait simplement à entreprendre la conquête de la flamme confinée dans d’inaccessibles régions en quoi il pressent sa véritable nature. Tache déjà susceptible d’excéder les forces d’un homme ? Il découvre encore qu’il lui faut y aller les mains nues. En effet, l’indigence des moyens qui lui sont impartis est si impossible à imaginer qu’elle parait défier toute crédibilité. Langue, culture, valeurs intellectuelles, échelle des valeurs morales, rien de ces dons qu’on reçoit au berceau ne peut, ne va lui servir.

Quant à savoir le pourquoi de cette carence et de cette impossibilité, c’est une autre histoire, qui mérite d’être contée à part et pour son seul intérêt. Que faire ? Il s’empare sans hésiter d’autres instruments, le voleur, qui n’ont été forgés ni pour lui ni pour les buts qu’il entend poursuivre. Qu’importe, ils sont à sa portée, il les pliera à ses desseins. La langue n’est pas sa langue, la culture n’est pas l’héritage de ses ancêtres, ces tours de pensées, ces catégories intellectuelles, éthiques n’ont pas cours dans son milieu naturel. Les armes ambiguës que celles dont il va user ! Elles sont aussi bien prêtes pour provoquer la destruction de la personne qui s’en sert qu’à la servir.

Pourtant Jean Amrouche joue et gagne. Non seulement son succès n’est pas douteux, il réactive et revalorise en plus et du même coup l’héritage enseveli mais non oublié. Le cas en devient exemplaire. L’homme aussi. Il incarne la fidélité et l’ouverture d’esprit, l’intégrité et la tolérance, la réflexion lucide et le courage intellectuel, le tout allié au talent d’écrivain et de poète le plus sûr. Ne nous quitte toutefois pas plus le sentiment du danger couru que la pensée du prix payé pour s’assurer cette très admirable et paradoxale victoire. Oui, admirable tout autant que paradoxale en ce qu’elle est atteinte avec les moyens les moins naturels- s’entend pour lui, Jean Amrouche, pris dans la glaise dont il a été pétri. Le voila, Le miracle. D’autres diront mieux que moi ce qu’a été son action, parleront mieux de l’œuvre qu’il nous a laissé. Mais de grâce, qu’on n’oublie pas cela.

Qu’on n’oublie pas que précisément, en raison de chemins de traverse empruntés à grand risque, il a été universel, mais que pour être universel, il n’a pas cessé d’être Algérien. Non pas algérien par une sorte de fatalité de race et d’origine, comme en dépit de soi, mais avec toute la conscience, le désir, l’affirmation qui s’attache à une choix ; mais parce qu’il en a décidé ainsi au terme d’une méditation sur le rôle et l’action de l’homme. Aussi bien a-t-il été ce témoin privilégié de l’Algérie que l’on sait. Il veut, si humble soit-il, se frayer un chemin vers cette condition humaine universelle …Il cherche un débouché sur la mer libre de la culture humaine.

Algérien universel, donc : il n y a là ni antinomie ni contradiction. Mais si, s’étant tournée vers le reste de l’univers à travers sa formation française, il s’est forgé et réalisé plus complètement, plus souplement, si, enrichi par les offrandes du monde entier, il a accédé aux grandes synthèses de l’esprit, don pour don, il a, à son tour, apporté à la culture humaine sa gerbe d’images et de mythes […] »

Mohamed Dib, « Le voleur de feu », In Catalogue du colloque de Marseille, 1985, p.15-16

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Classé dans Ecrivains et romanciers, Jean Amrouche

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