Les racines d’une femme

Taos Amrouche, écrivain et chanteuse, descend d’une lignée de récitants de la tradition orale kabyle. L’Empreinte digitale réédite dans un coffret de 5 CD l’intégrale de ses étranges litanies ancestrales berbères.

 » J’ai toujours eu le sentiment d’être seulement kabyle « , disait-elle.  » Élevée dans un pays arabe, baignée de culture française, jamais je n’ai pu me lier intimement ni avec des Français ni avec des Arabes.  » L’existence de Taos Marie-Louise Amrouche, née à Tunis en 1913 et morte à Paris en 1976, rassemble toutes les contradictions auxquelles une femme kabyle du début du siècle se mesure pour construire son identité. La jeune Taos, dont le prénom signifie  » paon « , oiseau cosmologique incarnant l’Univers, jongle entre les univers de l’école française, où elle excelle, de la rue de Tunis avec ses amis arabes et des récits kabyles de sa mère, fascinantes sagas rituelles  » qui célèbrent la vie de l’homme depuis le berceau jusqu’à la tombe « . La langue kabyle relie Taos à la terre de ses ancêtres d’Algérie. Comment sa famille a-t-elle échoué en Tunisie ? Elle reconstituera son passé, par bribes, au fil des récits familiaux.

Sa mère, née hors mariage, est une  » enfant de la honte « . Elle doit affronter l’opprobre du village et s’attache à la tradition kabyle, à la beauté des paysages, des pierres et de la terre de son pays comme une naufragée à sa planche de salut. Plus tard, cette même mère se mariera avec Belkacem Amrouche, jeune Kabyle déjà uni à une autre, dans un village voisin. Nouvelle transgression. Le couple, illégitime aux yeux de la coutume, devra vivre hors du village de sa mère, puis finira par émigrer, cédant sous la pression.

Marie-Louise Taos Amrouche naît et grandit, comme toute fille d’exilés, entre le souvenir mythique du pays abandonné – entretenu, vécu par ses parents – et la réalité de la terre d’accueil. À l’école, elle excelle, avons-nous dit. Au début des années trente, reçue au concours très sélectif de l’École normale supérieure, elle monte à Paris faire des études de lettres. Puis revient, très vite, glacée par l’exil que constitue pour elle, femme du Sud, l’internat IIIe République des jeunes filles de Fontenay-sous-Bois. Surveillante au lycée de Tunis, elle écrit Jacinthe noire, roman autobiographique sur cet exil parisien, et se lance dans l’ouvre de sa vie : recueillir systématiquement les chants de sa mère – patiemment, amoureusement. Ces chants dont elle s’abreuve, l’envie lui vient de les produire en public. En 1937, elle crée à Paris un répertoire dont le succès lui fait comprendre l’importance de la littérature orale et affirme aux yeux du monde l’importance de la poésie kabyle. Deux ans plus tard, elle fait une rencontre décisive. À Fès, alors qu’elle donne à découvrir devant un public marocain quelques chants rituels berbères du Djurdjura, elle retient l’attention du directeur de la Casa Vel zquez de Madrid, collège où se réunissent artistes et scientifiques français venus étudier la culture hispanique. Il lui fait une proposition, que la jeune lettrée accepte avec joie : travailler in situ les  » chants de la Alberca « , laissés par les occupants berbères d’Andalousie entre les VIIIe et XVe siècles. Elle ne sait pas un mot d’espagnol ni une note de solfège, mais qu’à cela ne tienne : au travail ! De 1940 à 1942, elle ouvre sur des chants millénaires et se lie avec André Bourdil, peintre en villégiature, avec lequel elle se marie.

Après la guerre, tout va très vite : de retour à Paris, elle rencontre Jean Giono, trouve du travail à Radio France, où elle anime des chroniques littéraires en langue kabyle, puis renoue avec la scène, dès 1954, alors qu’en Algérie se trame la guerre d’Indépendance. Puis c’est la reconnaissance des professionnels de la musique : son premier album, en 1966, Florilège de chants berbères de Kabylie, obtient le grand prix de l’Académie du disque. Taos voyage, donne des concerts à Venise, à Rabat, enregistre la musique du film de Jean-Louis Bertucelli, Remparts d’argile. Pour sa dernière scène, en 1975, elle délivre un chant intense et pathétique, dont le vinyle conserve la mémoire. Deux ans après, elle est enterrée dans le village provençal de Saint-Michel-l’Observatoire, face à la terre de ses ancêtres algériens.

G. V.

Coffret 5 CD édité par l’Empreinte digitale, environ 40 euros.

Livres : Jacinthe noire, Joëlle Losfeld, environ 18 euros ; le Grain magique, de Taos Amrouche, la Découverte poche, 10 euros ; entretiens avec Jean Amrouche et Taos Amrouche de Jean Giono, Jean Amrouche, Taos Amrouche, Henri Godard, Gallimard, environ 23 euros.

 
PS: Article paru dans le journal français  » l’Humanité » à l’occasion de la réédition dans un coffret de cinq CD de tous ses anciens vinyles, sous le label « Empreinte digitale ». (janvier 2003).
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