Une statue à l’effigie de Jean El Mouhoub Amrouche à Béjaïa

l’éternel Jugurtha de retour parmi les siens

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Cinquante ans, jour pour jour, après la disparition du poète, journaliste et écrivain engagé qu’était Jean El Mouhoub Amrouche, un vibrant hommage lui a été rendu dans son village natal, Ighil Ali, au sud de la wilaya de Béjaïa, depuis toujours carrefour culturel, idéalement situé entre le massif du Djurdjura, la vallée de la Soummam et la chaîne des Biban.

Pendant trois jours, du 14 au 16 avril, un riche programme culturel a accompagné le vernissage d’une statue à l’effigie du poète universel Jean Amrouche, sur la principale place publique du village. Edifier cette statue n’a pas été une sinécure comme certains pourraient se l’imaginer. Elle s’est faite en dépit d’une volonté officielle qui ne s’est jamais démentie, même à quelques heures de l’inauguration, de faire capoter ou reculer ce projet. Il n’est pas complètement inutile de souligner que la statue de Jean Amrouche est l’aboutissement d’un long et âpre combat populaire mené par l’association culturelle Jean et Taos Amrouche d’Ighil Ali et soutenu par tout ce que compte l’Algérie et la Kabylie de militants de l’identité et de la culture.

C’est ce contexte d’adversité officielle qui a donné toute sa saveur à un événement qui a tôt fait de prendre des allures de plébiscite populaire envers et contre une volonté d’Etat. A une époque où le matérialisme du plus bas étage ravage la société, c’est un honneur trop rare et trop précieux pour ne pas être souligné, que cette population qui se mobilise et se bat pour qu’un poète soit reconnu. Ce fut là un hommage humble, sincère et désintéressé d’un peuple qui revendique fièrement l’héritage culturel d’un homme perçu comme un repère identitaire important. Au-delà de l’événement lui-même, c’est une véritable réhabilitation pour un Jean Amrouche honni par l’idéologie d’un Etat sectaire, excommunié des références culturelles algériennes et banni des honneurs officiels.

Amrouche a été excommunié parce que Kabyle exhumant ses racines berbères, parce que francophone assumant une culture héritée de la France des lumières, parce qu’enfin chrétien à l’heure où il est de bon ton de se revendiquer de la religion wahhabite. Son prénom, Jean El Mouhoub, symbilisant sa double culture, était déjà une double condamnation à l’exil culturel. Ce n’est pas seulement sa stature de brillant intellectuel et d’homme de lettres qui a côtoyé les plus grands de ses contemporains que l’on a tenté de gommer, même son engagement pour l’indépendance de son pays et ce rôle d’intermédiaire, pourtant connu et reconnu, qu’il a joué entre le général de Gaulle et les dirigeants du FLN, car il jouissait de la confiance et du respect des deux côtés, lui a été dénié.

Pour en revenir aux festivités qui ont accompagné le cinquantenaire de Jean El Mouhoub Amrouche, elles ont été entamées par une visite organisée au profit de tous les invités, de la maison natale de la famille Amrouche située dans la vieille Casbah d’Ighil Ali. Des visiteurs qui se sont certainement remémorés des pans entiers de ce poignant récit écrit par Fadhma Ath Mansour Amouche, mère de Taos et Jean et première femme écrivain algérienne, faut-il le souligner, et intitulé Histoire de ma vie. Les festivités se sont également articulées autour de pièces théâtrales, de récitals poétiques, d’expositions diverses, ainsi que de conférences animées, notamment par la critique littéraire et romancière Djouher Amhis Ouksel autour de la personnalité de Jean Amrouche.

Le Café littéraire de Béjaïa, qui, d’habitude prend ses quartiers au TRB, s’est également, en la circonstance, délocalisé à Ighil Ali pour soutenir Djohar Amhis dans une conférence intitulée «Voix d’un homme, voix des hommes, voix d’une peuple». Le moment fort de la célébration a sans doute été cette journée du 16 avril et ce moment empreint d’émotion, où l’emblème national a été retiré par les mains de deux jolies demoiselles pour dévoiler la statue d’un Jean Amrouche une main ouverte et l’autre fermée sur un livre. La place publique, noire de monde, a longuement applaudi cette renaissance symbolique de l’éternel Jugurtha. Bien avant la séance du vernissage, une gerbe de fleurs a été déposée au monument aux morts au cimetière des chouhada de la guerre de Libération nationale.

En plus de tous les citoyens anonymes qui ont tenu à assister à cet événement culturel, plusieurs personnalités politiques et culturelles ainsi que des représentants de plusieurs associations venues d’Alger ou des quatre coins de la Kabylie ont tenu à marquer autant leur présence que leur adhésion à la réhabilitation symbolique de Jean Amrouche. Quelques minutes seulement après son inauguration, la stèle de Jean Amrouche, pavoisée de drapeaux, est devenue un lieu de pèlerinage et une attraction touristique où l’on se fait prendre en photo. Cinquante ans après sa mort, à l’aube d’une indépendance qu’il n’a pas eu le privilège de vivre, Jean El Mouhoub retrouve les siens.

Qui a peur de Jean El Mouhoub Amrouche ?

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte« Nous sommes prêts à assumer toutes les charges à nos frais si vous consentez à déplacer la statue de Jean Amrouche dans un lieu autre que cette place publique sur laquelle elle est érigée. »Voilà, en substance, le principal message délivré par les plus hautes autorités de la wilaya de Béjaïa au président de l’association Jean et Taos Amrouche d’Ighil Ali, convoqué quelques heures seulement avant l’inauguration de la stèle, devant un conseil de sécurité de la wilaya réuni au grand complet. Le prétexte est tout trouvé : Jean Amrouche ne saurait habiter une place publique dont on s’est rappelé qu’elle avait été, un jour, hâtivement baptisée place des Martyrs,  même si tout le monde ne désigne et ne connaît cette fameuse place que par son nom d’origine «Essouq», car elle abrite le marché hebdomadaire communal. Bien avant le wali, c’est l’ONM (Organisation des anciens moudjahidine) qui a sonné la charge contre l’association initiatrice du projet de la stèle, en assignant ses membres devant la justice, pour on ne sait quelle obscure raison. Selon l’avocat de l’association Me Amar Oussalah, l’APC d’Ighil Ali a également assigné son client devant la chambre administrative.

Un demi-siècle après l’indépendance, cette famille d’intellectuels et d’artistes que forment Jean El Mouhoub Amrouche, sa sœur Taos et leur mère Fadhma Ath Mansour Amrouche, dérange toujours autant. Dans un communiqué rendu public la veille de l’inauguration de la stèle, l’association dénonçait les «innombrables tracasseries et embûches de toutes sortes visant à saborder l’hommage» qu’elle avait initié. Plus loin, elle ajoutait, à propos de la convocation de son président devant le conseil de sécurité de la wilaya : «Ainsi, la situation de paralysie quotidienne que vit la wilaya de Béjaïa avec des routes nationales coupées à la circulation, des grèves et des mouvements de contestation sociale répétitifs n’a pas fait réagir cet auguste conseil de la sécurité. C’est la statue d’un poète universel, un humaniste, un homme de lettres, mort il y a cinquante ans, qui le met en état d’alerte.»

Djamel Alilat

Source : El Watan du 20 avril 2012.

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