Jean Amrouche, Mythe et réalité. Entretien avec Réjane le Baut :

Avec cette deuxième livraison de la collection « Auteurs d’hier et d’aujourd’hui », Réjane Le Baut retrace avec clarté et sans rien omettre, le parcours aux multiples voies de Jean Amrouche. Elle lève ainsi le voile – ici en Algérie – sur « cet inconnu » comme le désignait Kateb Yacine. Mais laissons la parole à Jean El-Mouhoub Amrouche lui-même qui, dans une lettre à un ami, au soir de sa vie, le 3 mai 1961, définit son destin avec lucidité et une juste fierté :

« Je suis le pont, l’arche, qui fait communiquer deux mondes, mais sur lesquels on marche, et que l’on piétine, que l’on foule. Je le resterai jusqu’à la fin des fins. C’est mon destin. Le subissant, je suis plus fort que lui, mettant ma satisfaction, ma consolation dans l’effort que je fais pour ressembler chaque jour davantage au roseau de Pascal. Il me suffit de la connivence d’amis fraternels tels que toi pour me sentir justifié. J’ai engagé toutes mes forces au service du peuple algérien : non pour des raisons proprement politiques, mais pour une raison d’honneur et pour des raisons d’ordre spirituel. »

L’urgente réhabilitation de l’enfant d’Ighil Ali s’impose

 

Née en 1931, Réjane Le Baut, enseignante au lycée Frantz-Fanon en Algérie entre 1962 et 1968, a soutenu une thèse de doctorat à Paris IV- Sorbonne sur “Jean Amrouche, itinéraire et problématique d’un colonisé” (1988). Rencontrée en marge d’un séjour à Alger, elle a bien voulu répondre à nos questions sur la vie, l’œuvre et le parcours exceptionnels et étonnants d’un homme, Jean El Mouhoub, longtemps mis aux oubliettes. Écoutons-la.

La dépêche de kabyle : Madame Le Baut, pourquoi cet intérêt particulier pour Jean El Mouhoub Amrouche ?

Réjane le Baut : Jean Amrouche ne fut longtemps pour moi qu’une quinzaine de références dans le Journal de Gide, et aussi une voix et une date : Une voix riche, professorale, aux amples harmoniques musicales, sans aucun accent qui puisse laisser percer une origine étrangère, et qui maniait parfaitement l’imparfait du subjonctif, sublime, dira son amie la journaliste Dominique Arban : celle de l’Inventeur des Entretiens radiophoniques avec notamment Gide et Claudel et de l’émission littéraire et nocturne, hebdomadaire “Des idées et des hommes” qui dura onze ans (1948-1959).

Et aussi la voix grave écoutée avec émotion et respect aux Rencontres Internationales de Genève pendant quinze ans (1946 à 1961), puisque durant toutes ces années, il a fait partie des six membres de la délégation française ; certains s’en souviennent encore comme le critique suisse Jean Starobinski. Et surtout une voix angoissée lors de la soirée dramatique du 27 janvier 1956 à la Salle Wagram à Paris, au meeting organisé par le Comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord où il était à la tribune aux côtés d’Aimé Césaire, Alioune Diop, Michel Leiris, André Mandouze et Jean Paul Sartre.

Il nota dans son Journal que l’Express en annonçant la manifestation avait supprimé son nom. À ses yeux, cette omission n’était pas un oubli. Sa prise de parole fut quelque peu houleuse, couverte par des huées quand il dit “Je suis Kabyle et chrétien”. J’ai entendu sa voix s’arrêter, se briser, avant de rependre avec le rauque de l’angoisse : “Il ne saurait être question pour moi de renier, et à plus forte raison de haïr la France , qui est la patrie de mon esprit, et d’une part au moins de mon âme.

Mais il y a la France tout court, la France d’Europe, et l’autre, celle dont le colonialisme a fait un simulacre qui est proprement la négation de la France. C’est contre la France des colonialistes, contre l’anti-France, que les maquisards d’Algérie, mes frères selon la nature, ont dû prendre les armes, ces armes que la victoire seule, la victoire sur l’anti-France, fera tomber de leurs mains.” C’était huit jours à peine après l’échec à Alger de l’appel à la trêve civile lancé par Albert Camus.

Celui-ci, à partir de cette date, comme on le sait, entrera dans le silence sur la question algérienne. Une voix donc, Amrouche, et aussi une date: celle du 11 janvier 1958, où parut dans le journal Le Monde, quotidien qui tirait entre 400.000 et 500.000 exemplaires, très lu par les intellectuels et les étudiants, son article “La France comme mythe et comme réalité, de quelques vérités amères”, article d’abord refusé par L’Express.

C’est cet article très polémique et cinglant qui le fit entrer dans l’arène politique, “arène pour chien d’exil” comme il le dit dans son Journal en date du 18 janvier 1958, et le fit connaître des médias et d’un large public. Ce Jean, critique littéraire, et ce El Mouhoub, militant pour la cause algérienne, semblait bien complexe, une figure moderne de Janus, un Janus lucide et souffrant. « C’est important, un prénom » dira-t-il à Jacques Berque. Son mystère était suffisant pour motiver ma curiosité.

Et je me suis engagée dans un long et passionné voyage de découverte, peu encouragée, il est vrai, et étonnée et choquée par les paroles à la fois d’incompréhension et de manque d’aménité sur sa personne, qui m’étaient assénées aux éditions Gallimard par celle qui avait été sa secrétaire :  » Il n’a pas eu de considération parce qu’il n’a pas eu d’œuvre « , me déclara-t-elle. Je ne pouvais en rester là. Comme le dit Montaigne :  » Pour connaître un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace « .

J’ai voulu comprendre le mystère et la richesse du personnage indivisément Français et Algérien, comme il le dira lui-même. J’ai eu l’immense privilège d’avoir en main ses brouillons où l’on voit son travail minutieux d’écrivain, ses écrits non publiés, notamment son Journal intime et de multiples correspondances ; je me suis efforcée de rassembler ses écrits dispersés dans de nombreux journaux et revues (TFL et Arche). Et surtout, la chance de rencontrer les personnes, de moins en moins nombreuses d’ailleurs qui l’avaient approché et qui sont aujourd’hui presque toutes disparues : des amis de jeunesse, des collègues, des romanciers de renom, des poètes, qui lui avaient voué une amitié indéfectible. J’ai recueilli leurs paroles ou leurs témoignages écrits. À travers leurs discours, je découvris qu’il avait été un personnage à la fois très controversé et très engagé dans la vie littéraire et politique de son époque et que sa personne gardait une aura tout à fait hors du commun, alors que lui-même s’était défini comme un paria. Ils en parlaient comme s’il était disparu de la veille.

Partagé entre deux rives et deux cultures. Comment vivait Amrouche cette double appartenance à la culture françaises et celles de ses origines?

Dans de nombreux textes, il explicite sa double appartenance, en particulier dans ses interventions à Radio Genève, dont mon livre “Mythe et réalité” ne donne qu’un extrait. La phrase la plus riche est sans doute: “ La France est l’esprit de mon âme. L’Algérie est l’âme de mon esprit”. Son enfance, nous le savons, a été vécue dans l’exil à Tunis dès l’âge de quatre ans, avec toutes les difficultés économiques et familiales qu’évoque le récit de sa mère,  » la honte « , les humiliations racistes (M’tourni, renégat, carne venduta, bicot, tronc de figuier), le fait de se trouver toujours à part, en raison de sa langue, le français, et de sa religion, le catholicisme reçu en héritage, en ont fait une sorte d’hapax dans la société.

L’être très sensible et intelligent, qu’il était, en a souffert peut-être plus que quiconque. Il le rappelle à la fin de sa vie.

Sa jeunesse se passe, vécue dans le secret de sa conscience comme un drame permanent : le drame de l’indicible, du malentendu, de l’impossible amitié, du sentiment de péché, et surtout de l’exil ontologique, de la solitude, qui est un des thèmes majeurs de son premier recueil de poésies (Cendres– 1934).

Après sa prise de conscience sur la nature du colonialisme, comment Amrouche a-t-il vécu les critiques acerbes de certains de ses amis écrivains, notamment Albert Camus ?

Amrouche et Camus se connaissaient depuis 1941. Ils ne se fréquentaient plus depuis 1948. Amrouche, au moment de la guerre d’indépendance, tentera un rapprochement pour qu’ils oeuvrent ensemble pour la fin du colonialisme. Mais leur désaccord était et restera total depuis les prises de position publiques d’Amrouche à la Salle Wagram à Paris, au cours du meeting organisé par le comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord, le 27 janvier 1956 et après son article du Monde “ La France comme mythe et comme réalité” le 11 janvier 1958.

Camus s’en ouvrira à Jules Roy et traitera Amrouche de “dangereux sophiste” , (cf. Jules Roy, Mémoires barbares, p. 430). Amrouche avait tenté encore un rapprochement : “Néanmoins, j’ai écrit à Camus, parce que nous représentons, lui et moi, la tragédie algérienne, lui dans sa gloire, moi dans mon obscurité. Sa réponse, que j’attends, sera négative. Elle ne viendra peut-être pas. “ (Lettre à Janine Falcou-Rivoire, 29 décembre 1957). Mais celui-ci refusa.

Amrouche commente ainsi ce refus : « Non, rien à faire avec Camus. Il ne veut pas se compromettre dans un dialogue. Il vient de m’écrire qu’il porterait seul son témoignage » (Lettre à Janine Falcou-Rivoire, 11 janvier 1958). Après l’échec de son Appel à la trêve civile du 22 janvier 1956, Camus rentrera dans l’ombre tandis qu’Amrouche s’engagera complètement, tant par ses démarches, ses écrits, ses émissions radio, ses conférences, jusqu’à sa mort.

Quelle était la relation de Jean Amrouche avec De Gaulle?

Les relations personnelles d’Amrouche avec de Gaulle se sont définitivement nouées au cours du repas pris à Alger, à la Villa des Oliviers, en 1943. Amrouche y exposant ses idées au Général aurait largement inspiré le Discours de la Place de la Brèche (12 décembre 1943), à Constantine, selon le témoignage d’Edgar Faure. Durant ce qu’on a appelé la “traversée du désert” du Général de 1946 à 1958, Amrouche le rencontrera à Paris et ils correspondront. De Gaulle lui rendra témoignage comme à quelqu’un qui fut son “compagnon, lorsque c’était méritoire” (cf. “Mythe et réalité” p.54).

Comment a vécu l’enfant d’Ighil Ali ses derniers jours?

Amrouche a été profondément déchiré durant toutes les années de ce conflit, mais en même temps, il a trouvé une sorte de force et d’équilibre dans son contact avec les combattants, et son militantisme actif avec les armes qui étaient les siennes: la parole et l’écriture pour l’indépendance de l’Algérie. Dans ses derniers moments, il était tenu informé des négociations qui s’achevaient et il a même pu savoir que son ami très proche, Abderhamane Farès, avec qui il avait négocié dès le retour de De Gaulle au pouvoir, venait d’être nommé Président de l’Exécutif provisoire.

Quelques jours avant sa mort, au réveil de son opération, il parla en kabyle à sa fille aînée, médecin ! Il est mort entouré d’amis tant algériens que français qui comprenaient sa prise de position. Le professeur Jacques Berque, islamologue et historien, professeur au Collège de France, a pu même dire, comme d’autres, qu’Amrouche était mort de la guerre d’Algérie.

Un dernier mot?

Selon moi, il est temps d’opérer, par la lecture de ses oeuvres poétiques et politiques, son retour au pays natal, comme cela a été commencé lors de la célébration du centenaire de sa naissance, à Ighil-Ali et à la Bibliothèque nationale. Et c’est aussi ce que j’ai voulu faire dans mes conférences d’Annaba et d’Alger en janvier 2007, que j’intitule: “Prélude à un retour de Jean El Mouhoub Amrouche dans son pays natal – Intempestif et actuel.”

Propos recueillis par Hocine Lamriben

Source : La dépêche de Kabylie

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1 commentaire

Classé dans Jean Amrouche

Une réponse à “Jean Amrouche, Mythe et réalité. Entretien avec Réjane le Baut :

  1. Réda

    Grand merci à Réjane Le Braut d’avoir fait ce magnifique travail autour de la vie et de l’oeuvre de Jean Amrouche. Voilà un auteur qui avait été complètement oublié par les historiens de la littérature et de l’Algérie postcoloniale et ce travail permet de rappeler aux Algériens et aux Français combien cette oeuvre est importante pour mieux comprendre l’histoire qui les a liés et qui continue à les faire souffrir!

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