« Le Merle blanc de Kabylie » par François Maspero

Son nom est indissociablement lié à la librairie et à la maison d’édition qu’il a fondées. Figure rayonnante du monde de la gauche dans les années 1960-1970, François Maspero évoque dans cet article la mémoire de Taos Amrouche. C’est ce même écrivain qui a édité en 1968, Histoire de ma vie, roman autobiographique de Fadhma Ath Mansour Amrouche, mère de Taos. Et plus tard, Le Grain magique et Solitude ma mère.

Taos Amrouche fut dans l’après-guerre, comme son frère Jean Amrouche, une des grandes “voix” de la Radiodiffusion française. Elle avait baptisé sa dernière série d’émissions “Etoile de chance”. Elle n’eut pas pour autant la chance de voir son œuvre littéraire reconnue. En revanche, elle fut par ses récitals, ses disques, son livre de poèmes et de contes berbères Le Grain magique 1, un porte-parole du peuple auquel la rattachaient ses racines. Elle reste dans le souvenir de beaucoup comme une des rares et des plus pures interprètes de la mémoire vivante kabyle.
Mais plus que tout lui importaient ses romans : pour elle, seuls ceux-ci livraient, mis en mots, tout ce qu’elle sentait vivre en elle de lumineux et de tragique. C’est cette œuvre que Denise Brahimi a décidé de ressusciter en lui consacrant un livre chez Joëlle Losfeld et que le même éditeur entreprend, en outre, de publier intégralement : trois romans depuis longtemps disparus du catalogue des éditeurs – Jacinthe noire, Rue des Tambourins, L’Amant imaginaire – seront réédités dans les prochains mois. Le quatrième resté inédit, Solitude ma mère, paraît aujourd’hui en premier.
A l’origine, il y a une famille singulière. A la fin du siècle dernier, une jeune femme kabyle n’avait eu pour seule ressource, afin d’échapper à l’opprobre de son village, que de mettre son enfant sans père à la première école laïque de filles d’Algérie, ouverte à Fort-National, sous le ministère Combes pour tenter l’impossible assimilation. Ainsi grandit la mère de Taos. Mariée à un Kabyle, elle transmit à ses enfants, suivant la tradition des femmes aèdes, le patrimoine oral berbère 2. “Une famille de clairchantants”, a écrit son fils Jean. Transplantée dans les années 30 à Tunis puis à Paris, la famille Amrouche incarne, par l’itinéraire de Jean et de Taos, les déchirements et les contradictions d’êtres viscéralement attachés à la culture de leurs ancêtres rebelles, et décidés en même temps, coûte que coûte, à s’exprimer au sein de la culture française, devenue une part non moins viscérale d’eux-mêmes.
La vie ardente de Taos Amrouche (née à Tunis en 1913, elle meurt en 1976) mérite en soi un livre. Il était tentant – et peut-être plus gratifiant pour le lecteur – d’écrire une vraie biographie : l’enfance tunisienne et la pauvreté, la bourse pour l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay, le refus de se conformer à la vie de normalienne, les études de musicologie à la Casa Velazquez, la fréquentation d’écrivains comme Gide et O. V. de L. Milosz, l’amitié avec Giono, la recherche passionnée d’une forme littéraire qui l’exprime tout entière, la conquête trop tardive de la scène et du public par ses chants, le désespoir de ne pas voir reconnaître son œuvre romanesque…
Elle avait une présence rayonnante, excessive comme une tragédienne antique, rires et larmes mêlés : seule sur scène, chantant a capella, elle soumettait son public à la présence charnelle de sa voix qui remplissait tout l’espace – elle a elle-même, en toute clarté, comparé l’acte de chanter à l’acte sexuel. Elle y joignait une exigence spirituelle, un goût pour les choses lumineuses, fleurs, fruits, une aspiration à une plénitude qui serait fusion de la chair et de l’âme, celle du Cantique des cantiques : elle a longtemps hésité, pour son roman Solitude ma mère entre ce titre-là et un autre, L’Arbouse flamboyante. Une personnalité solaire : certains amis l’appelaient “petite reine Karomama”, nom d’une reine égyptienne dont la statue est au Louvre.
Denise Brahimi à qui l’on doit des études axées sur la rencontre, le choc et la fusion des cultures Fromentin au Sahara, Isabelle Eberhardt en Algérie -. a choisi une voie plus difficile que la simple biographie : rendre compte, en par, tant de son écriture, de l’univers d’un être à la fois marqué par “les dédoublements et les déchirements” – un double exil, une double culture, une double spiritualité, un double amour (autant de titres de chapitres du livre) – et par une recherche de l’absolu, d’une harmonie avec soi-même comme avec les autres. Une recherche qu’elle définit comme le “projet unitaire” pathétique et inassouvi de Taos Amrouche ; une poursuite de l’impossible qu’elle ne craint pas de comparer à celle de la baleine blanche par le capitaine Achab. De l’adolescence à l’âge mûr, de la Rue des Tambourins à Solitude ma mère, les romans de Taos Amrouche mettent en scène sous divers noms une femme qui vit dans toutes ses fibres ce qu’elle appelle elle-même son “hybridité”, dont tout son œuvre, nous dit Denise Brahimi, serait une lente prise de conscience, le mot n’apparaissant qu’aux dernières pages de son dernier livre, pour être enfin assumée comme une revendication essentielle.
C’est probablement aussi l’époque où elle rédigeait ces pages qu’elle renonça au port de son prénom français pour arborer fièrement celui de Taos (le “paon royal”, en kabyle) seul. “L’héroïne, expliquait l’auteur pour présenter son Amant imaginaire en 1975, n’est pas d’ici. Elle porte en elle le tourment, l’insatisfaction, la révolte et le sentiment d’un irrémédiable exil. Aména est une transplantée, une inadaptée dont les racines sont à nu et qui entend crier ses racines. D’où son obsédant besoin de prendre racine en chacun de ceux qui croisent son destin…” Dans Solitude ma mère, elle fait dire à la même Aména : “Je ne ressemble à personne… Je viens d’Afrique…”, mais aussi : “Je veux être heureuse et apaisée”, rêvant d’une “vie harmonieuse et pleine comme une orange”. Les lecteurs d’aujourd’hui seront plus aptes à entendre la voix des héroïnes de Taos Amrouche, plus attentifs et plus passionnés par elles que les éditeurs d’il y a quarante ou même vingt ans : les enfants des “merles blancs” (c’était ainsi que Taos elle-même qualifiait sa famille) sont aujourd’hui légion. Les mêmes lecteurs risquent d’être légèrement déroutés par le style et les procédés narratifs de la romancière.Denise Brahimi évoque une filiation avec le roman français d’analyse, de Benjamin Constant à Gide. C’est l’une des singularités de Taos Amrouche que de formuler des passions qui sont totalement de notre temps en des termes classiques qui nous semblent parfois d’un autre âge.  Jean Giono disait qu’il y avait en elle une Mlle de Lespinasse.
Conçus dans les années 50, ses romans fleurent parfois la psychologie de Paul Bourget plus que celle de Stendhal. Mais ils n’y sombrent pas. Parce que, là aussi, apparaissent et triomphent, dans la trame même de l’écriture, toutes les ressources qui font la force de I’“hybridation” : dans sa préface à Solitude ma mère, Jacqueline Arnaud, qui fit tant pour les études berbères, signalait “cet art du contraste” comme un trait maghrébin. Denise Brahimi rappelle que Taos Amrouche aimait Les Nourritures terrestres et L’Amant de Lady Chatterley. Elle aurait pu ajouter, à plus juste titre encore, Que ma joie demeure. Mais chez Taos, à la différence de Gide, de Lawrence ou même de Giono, nul apprentissage n’a été nécessaire pour dire l’accord charnel, des êtres et des choses. “Les Berbères, écrivait déjà lbn Khaldoun au XIVè siècle, racontent un tel nombre d’histoires…” L’appétit, la gourmandise pour la vie, coulent de source. Au plus profond du malheur surgissent les images d’authentiques bonheurs : “Comme ma mère l’Afrique qui, depuis des millénaires, a été convoitée, violée par les invasions successives, mais se retrouve invariablement elle-même (…) et la sent encore frémissante en moi, l’ardente jeune fille, l’arbouse flamboyante que je fus à dix-huit ans”.  
Des lignes de ses romans naît alors un chant envoûtant qui s’élève, toujours indompté, et qui rejoint celui de son frère Jean :  “Tout meurt tout se dissout pour que naisse la vie Toute image de nous est image de mort  Mais aussi toute mort est gage de vie”  Oui, Taos Amrouche fut bien une clairchantante.
François MASPERO, In  LE MONDE DES LIVRES.
Article publié en mémoire du 20ème anniversaire
de la mort de Taos Amrouche.Vendredi 19 janvier 1996.

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1 commentaire

Classé dans Taos Amrouche

Une réponse à “« Le Merle blanc de Kabylie » par François Maspero

  1. Merci, pour ce qui est pour moi une découverte.

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