« Jean Amrouche, mon frère, le chef de tribu », par Taos Amrouche

Lorsque la sœur évoque le frère, c’est un texte émouvant et flamboyant de vérité. Parole de Paon.

 

[…] C’est à midi 15, le lundi 16 avril- lendemain des Rameaux- qu’il nous quitta. A midi 15, heure à laquelle il aimait rassembler les siens, à préparer de ses mains princières un couscous vermeil pour ses amis et ses proches, heure à laquelle il se mettait à l’écoute du monde avec une douleureuse attention.

Il est mort en montant.  D’autres que moi parleront de son rôle de médiateur dans cette lutte ardente devenue son champ de combat : il s’ y est épuré- je le voyais de jour en jour se dépasser, se magnifier. Il s’ y est pleinement accompli, malgré son regret de n’avoir pu écrire ses poèmes et récits qu’il eut aimé laisser à ses enfants. Il se savait la ‘’victime élue’’.

D’autres diront l’or et le bronze de sa voix qui enrichit et conforta, durant des années, tant d’auditeurs invisibles devenus amis. Je ne parlerai, moi, que du frère, du fleuron de notre famille, car El Mouhouv- Le Prestigieux- était son nom. Et le Nif– ce sens de l’honneur, de la parole donnée, propre à notre veille race berbère,- s’était réfugié en lui.  D’où sa haute idée du pacte, de l’engagement sacré.

 D’autres diront comment ce rationaliste, ce cartésien, était au même temps un visionnaire alliant à une intelligence aiguë une sorte de grâce et de foi naïve qui lui permettaient de tenir un langage de prophète, de poète[…] 

L’ultime moment était venu. Mue par une force obscure, j’ai posé ma tête près de la sienne sur l’oreiller et je lui ai dit en kabyle, consciente de représenter les absents, la terre natale, les tombes ancestrales qui ne l’abriteraient pas, je lui ait dit : « El Mouhouv bien aimé, avances sans crainte. Tu es dans ta maison, et ta maison est pleine. Ta femme est là, ta fille ainée est là, ta cadette est là, ton petit garçon est là.Ton frère René marche vers toi. Et moi, Taos, ta sœur, je suis là et notre mère est aussi là avec toi. Ne crains rien. Avances. Tout ton pays est avec toi, tout ton pays est derrière toi ».

 Taos Amrouche In «  Jean Amrouche, mon frère, le chef de tribu ». Esprit. Octobre 1963.

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