L’essayiste Denise Brahimi parle de Taos Amrouche

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 «La faire entendre et la faire lire est le meilleur des hommages»

 

Essayiste, critique et professeur à l’université Paris 7, Denise Brahimi a consacré un essai remarquable autour de l’œuvre scripturale de l’ambassadrice de la culture berbère intitulé Taos Amrouche, romancière. Elle revient dans cet entretien sur la «pente féconde» empruntée par l’auteur du Grain magique

Qu’évoque le nom de Taos Amrouche 32 ans après sa disparition ?

 Denise Brahimi : Pour beaucoup de gens, il évoque surtout une voix inimitable et inimitée. Même s’il y a beaucoup de chanteuses de talent dans le domaine de la chanson kabyle, aucune ne donne le même sentiment de force et d’originalité. Grâce à la réédition de ses livres, elle est aussi un peu mieux connue maintenant comme écrivain.

Ecartelée entre deux civilisations, comment vivait–elle le déchirement de l’exil ?

Je crois qu’elle avait bien compris que la pluralité des cultures peut être un très grand atout personnel, et que ces cultures diverses n’entrent pas pour autant en contradiction. Mais il est évident que la période de la guerre d’Algérie a été particulièrement douloureuse pour les gens qui se sentaient appartenir à chacun des deux pays.

Taos a entamé l’écriture de son premier roman à l’âge de 22 ans. Qu’est-ce qui a motivé cette grande dame à mettre en fiction sa vie à travers une œuvre foncièrement autobiographique ?

 Elle avait l’exemple à la maison de ce qu’est un écrivain exigeant, puisque son frère Jean l’était déjà avant elle. De plus, par Jean qui amenait ses amis dans sa famille, elle en a connu beaucoup d’autres. Elle aimait
beaucoup la littérature, était très cultivée, et, de plus, elle avait envie d’exprimer sa forte personnalité.

Comment se déclinait son écriture ? Y a-t-il une diversité d’approche dans ses œuvres ?

Comme sa voix dont on a déjà dit qu’elle était unique, son écriture est assez reconnaissable. Pourtant, chacun de ses quatre romans aborde de façon différente ses problèmes personnels et familiaux, leur point commun étant l’importance des données autobiographiques et pourtant la volonté de les intégrer dans une fiction existait bel et bien.

Premier roman, premier coup d’éclat littéraire. Jacinthe noire prend de court les critiques. Taos Amrouche réalise un décentrement dans le récit. Pourriez-vous nous en dire davantage sur cette magique trouvaille ?

Oui, il y a dans ce roman une sorte de renversement très intéressant concernant les deux personnages principaux : la jeune fille qui dis «je» dans ce livre ne désigne pas Taos, mais une jeune Française, sa compagne de pensionnat. Taos elle-même est représentée par un autre personnage, dont le récit parle à la 3e personne, non à la première.

Longtemps exclue des cercles de la reconnaissance officielle, pourquoi les livres de l’auteur de Jacinthe noire, Rue des Tambourins, Amant imaginaire et Solitude ma mère ont-ils été étouffés ?

«Etouffés» est un mot trop fort. A l’époque de Taos Amrouche, en tant que femme, il était beaucoup moins facile que maintenant de s’imposer comme écrivain. De toute façon, le succès littéraire n’est jamais garanti, même pour les meilleurs, il y faut parfois beaucoup de temps.

Quelle fut l’influence de Jean-Amrouche, son frère aîné, sur elle et sur sa carrière d’écrivaine ?

Peut-être ne s’agit-il pas d’influence, mais plutôt de l’importance qu’il a eue pour elle, surtout durant son enfance et son adolescence. Ayant l’un et l’autre des personnalités complexes, riches et très différentes, ils ont inévitablement connu des désaccords et eu des réactions différentes face aux êtres et aux événements. Mais le texte écrit par Taos en hommage à Jean après sa mort prématurée est un des plus beaux qui soient.

Pourriez-vous nous éclairer davantage sur la relation de Taos Amrouche avec l’écrivain français Jean Giono ?

Jean Giono a accueilli chez lui Taos, son mari André Bourdil et leur fille Laurence à un moment où ils étaient à tous égards en difficulté. Il s’en est suivi une relation qui a beaucoup compté pour Taos et dont il est question, sous le couvert de la fiction, dans son roman intitulé l’Amant imaginaire.

Les chants berbères que Taos affectionnait ne sont-ils pas une échappatoire à l’exil et à l’éloignement ?

Certainement, mais Taos souhaitait sincèrement faire connaître la culture berbère dont les chants donnent une idée magnifique. Elle avait travaillé avec son frère Jean à recueillir le texte des lèvres de leur mère Fadhma, comme celle-ci le raconte dans son autobiographie Histoire de ma vie.

Quelle Algérie représentait-elle ?

La Kabylie, à la fois archaïque et ouverte aux influences, notamment celle de la culture française.

Quel est l’hommage à rendre, aujourd’hui, à cette dame soprano ?

La faire entendre et la faire lire, et saisir toutes les occasions, comme vous le faites aujourd’hui, de célébrer son anniversaire.

NB:Entretien réalisé par Hocine Lamriben et paru au journal La Tribune e date du 03 avril 2008.

 

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1 commentaire

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Une réponse à “L’essayiste Denise Brahimi parle de Taos Amrouche

  1. ce que je cherchais, merci

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