Imaqar ou la trame d’une réhabilitation inachevée

Nouveau roman de Rachid Mokhtari 

 l’Alégorie au bout de la plume

 

  Après «Elégie du Froid» et les aventures bachiques et idylliques de son premier personnage, Rachid Mokhtari  vient de signer aux éditions Barzakh son second roman intitulée «Imaqar».L’intitulé désigne des batraciens.  Alternant écriture romanesque et pédagogique, notamment à travers ses essais consacrés à la littérature algérienne des années du sang, l’homme à la plume plurielle continue de sonder et d’interroger la Mémoire. Etudes sur la musicologie du tiroir, animations  radiophonique, écriture imaginaire : tout y passe. Chez Mokhtari, la passion de l’héritage culturel est dévorante. C’est dire que l’homme est investit d’une énergie créatrice inassouvie.

 Pour Imqar, l’histoire du roman prend de l’altitude au fils de pages. Elle s’ouvre, un bon matin d’octobre, sur l’arrivée intempestive de France d’un cercueil au village d’Imaqar, un hameau en Kabylie, portant la dépouille de Gérard-Said. Les villageois sont éberlués ne sachant que faire tant aucun n’a un brin de souvenance de cette personne à laquelle on interdit  de facto l’inhumation au cimetière des ancêtres. Les traditions sont encore rigides comme du roc. Comme un malheur ne vient jamais seul, le village, oubliée des hommes et des dieux, est menacé par l’invasion des crapauds. La terre vomit ses entrailles pour en faire des batraciens gluants, puants et surtout  menaçants. D’aucuns y voit le signe d’une malédiction avec l’arrivée du Mort. Un Vieux s’empare du sarcophage et décide obstinément de fouiller dans le passé mystérieux de ce revenant. La quête n’est guère une sinécure. Plutôt une chevauché enivrante et périlleuse dans les entrailles de l’absurde. Sollicités, les services de la mairie refusant de fournir des éclairages sur Gérard, accusent le Vieux de vouloir porter atteinte à la sûreté de l’Etat, en abritant le cercueil  d’un mort de surcroît au nom hybride. Un comportent qualifié d’hérétique  qu’il y a lieu de «réparer avec le châtiments des coupables», écrivait Mokhtari. Les menaces administratives instaurent un climat de peur parmi les villageois taciturnes à souhait. Le Vieux n’à que faire de ces bravades. Plutôt mourir que de surseoir à ce destin qui l’interpelle tel une sirène. Avec un verbe tantôt persifleur, tantôt imagé, Rachid Mokhtari accouche d’une esthétique savoureuse. Il ouvre la voie à une course poursuite haletante et hardie de la Vérité. Les chemins y sont dédaléens. Une vérité que des forces obnubilées par le pouvoir et l’opulence traîtreusement douillette tentent de mystifier à coups de discours patriotards.

 Le Vieux engage son ami B.B, un jeune journaliste du Jeune Indépendant sur les traces identitaires de Gérard.  L’enquête s’amorce à pas de tortue. Doucement, mais sûrement,  un voile fortement épais de mensonge et d’intrigue se dévoile. La Princesse, figure connu des milieux artistiques en France et vivant recluse et esseulée sur les hauteurs de la capitale, révèle avoir déjà rencontré Gérard par le passé. Ce dernier lui avait, autrefois, proposé de mettre à contribution une partie de sa fortune au service de la guerre de Libération nationale. Le Vieux, aux cotés des villageois, mène une ultime croisade contre les batraciens. La victoire est éclatante. Mis au parfum, les gendarmes accourent au village chercher la dépouille et enquêter sur les raisons du sinistre à l’origine de l’extermination des grenouilles. Wallou! » rien n’a gratté. Il faut dire que la fortune de Gérard a beaucoup suscité les convoitises et des rivalités politiques. Un jeune de la famille Djerai reconnaît avoir vu des archives établissant la filiation entre sa famille et celle de Gérard. Au chef lieu de wilaya, c’est le coup de théâtre à la réunion des officiels venus célébrer le 1 e  novembre. Vomi et inconnu, Gérard le mort qui dérangeait, est rétabli par Japoné, ancien maquisard, et la Princesse dans son statut de personne qui a contribué à la Révolution. Pris de panique, le maire court prévenir les dégâts auprès de la famille Djerai. Il délivre des documents falsifiés pour les Djérai dans le but de les soudoyer. Le coup est réussi. Des relations bassement mercantiles se tissent entre le maire et cette famille devenue soudainement opulente. Quoique accablé par cet accord tacite d’enrichissement illégal au détriment dune  mémoire malmenée, le Vieux organise une marche des anciens maquisards dans la capitale pour dénoncer le détournement des idéaux de Novembre. La marche est réprimée dans le sang. L’enquête est poussée un peu plus loin. Grâce au concours de la Princesse et du portier du maire, un personnage versatile, le Vieux et le Chauffeur de la camionnette lèvent  enfin le voile sur l’identité de Gérard : il est le fils d’un indigène marié avec la fille d’un vigneron. Liée à Imaqar, Gérard décroche auprès d’un chanteur célébrissime du village, exilé en France d’avoir une parcelle de terrain à Imaqar pour y être enterré une fois mort. Son rêve est enfin exaucé. Le Vieux, pour honorer le mémoire de Gérard, organise des funérailles  grandioses à la hauteur de l’engagement de Gérard en faveur de la guerre de Libération nationale. Esthétiquement,  ce roman présente une écriture truculente à la fraîcheur matinale. S’agissant de la thématique, Rachid Mokhtari mène une trame de main de maître. Il également part en guerre contre les fossoyeurs et les sangsues de l’Histoire. Ceux-ci, nombreux et bien tapis dans l’ombre, se sont octroyés illégalement des richesses insoupçonnables. Le procédé est vieux : corruption morale des mœurs et des idéaux de Novembre. «Un fleuve détournée», pour paraphraser le titre d’un roman de l’écrivain émérite Rachid Mimouni. Mokhtari met la main sur la plaie en révélant  aussi la terrible et cynique exclusion des cercles lumineux de la reconnaissance de certains enfants de l’Algérie. Ils sont nombreux  à être frappé d’ostracisme ou vues comme des pestiférés par l’inique sentence des gardiens du temple de la  morale. On peut citer le sort avilissant et scandaleux réservé aux Amrouche (Fadhma, Taos, Jean), Malek Ouary, Slimane Azem ou Cheikh El Hasnaoui, comme de terrible  exemples d’une exclusion inhumaine et froide. C’est dans cet encrier  de la révolte et de la réhabilitation de la mémoire exilée que Mokhtari trompe sa plume dégoulinante de vérité. 

                                                                                 Par Hocine Lamriben

Rachid Mokhtari, Imaqar, Casbah éditions 

239 pages, 450 DA 

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